Voyage en Bretagne d’après Gustave Flaubert et Maxime du Camp

Troisième épisode : en visite à Carnac

 

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Carnac : les alignements de mégalithes, qualifiés de « pierres druidiques » sur la légende. Photo colorisée extraite du « Voyage en Bretagne » publié par Charles Paul Furne et Henri Alexis Omer Tournier. Photo de Ch. P. Furne, 1858. Coll. Calvelo - CAL0187

Gustave Flaubert, âgé de vingt-six ans, et son ami Maxime du Camp ont entrepris en 1847 un long périple à travers la Bretagne, en passant par le Val de Loire, l’Anjou et la Touraine, soi-disant à pied, avec sacs au dos et souliers ferrés. Nous verrons dans les faits, qu’ils ne dédaignent pas, à l’occasion, le « confort » des transports publics…

Ils font d’abord halte dans les Pays de la Loire et s’y font ouvrir trois châteaux pour la visite : Chambord, Amboise et Chenonceau. Puis ils font étape à Clisson, dans les environs de Nantes, petite ville dominée par la ruine d’une forteresse médiévale, sur les terres de la Bretagne historique. Selon la convention qu’ils ont passée entre eux, Maxime du Camp se charge d’écrire les chapitres pairs, et Flaubert les chapitres impairs. Pour cette troisième étape, tirée du début de leur troisième chapitre, nos voyageurs nous emmènent à Carnac. C’est donc sur la prose de notre grand écrivain que nous nous appuyons ici.

Vue 01 –Sur la route de Plouharnel à Carnac (Vingt jours sur les côtes bretonnes : … de Nantes à Brest, 1886) – AD56 – HB 757

Une nouvelle fois, les difficultés surgissent : Flaubert ne succombe véritablement ni au charme, ni au mysticisme de ces alignements. D’où une narration centrée sur l’inventaire de toutes les thèses les plus saugrenues qui ont pu être développées à propos de ce site.

Puisqu’il en est ainsi, nous ne refuserons pas ce catalogue particulièrement édifiant : il est révélateur de tout ce que l’homme peut inventer quand les explications sur l’origine de ses observations lui échappent totalement… En ce milieu du mois de juin, prenons aussi cet article pour une incitation à des vacances culturelles en Bretagne sud.

Les alignements de Carnac

L’incontournable curiosité de l’époque pour tout ce qui est ancien (ajoutée à « l’exotisme » dont était empreinte la Bretagne aux yeux des Parisiens) rendait, pour nos auteurs, la visite de ce site incontournable. Signalons qu’il ne sera classé à l’inventaire des monuments historiques qu’en 1889 à la demande de Prosper Mérimée.

« Le champ de Carnac est un large espace dans la campagne où l’on voit onze files de pierres noires, alignées à intervalles symétriques et qui vont diminuant de grandeur à mesure qu’elles s’éloignent de la mer. Cambry soutient qu’il y en avait quatre mille et Freminville en a compté douze cents. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elles sont nombreuses. »

Dans les faits, c’est ce second auteur qui est au plus proche de la réalité : on compte aujourd’hui 1 099 menhirs, mais il est possible que quelques-uns aient disparu avant le classement du site.

En tout état de cause, on venait de très loin pour admirer une telle curiosité, si mystérieuse aux yeux des visiteurs du XIXe siècle, certes curieux de tous ces témoignages du passé, mais dont les connaissances relativement assurées se limitaient aux périodes historiques, au sens culturel du terme, c’est-à-dire, celles consignées dans des récits écrits.

Le britannique Lovell Reeve posant au pied d’un des grands mégalithes du site, photo réalisée au cours de l’été 1858 par Henry Taylor et publiée dans le récit de Jephson, Reeve et Taylor en 1859, « Narrative of a Walking Tour in Brittany ». Photo rare issue de la collection de José Calvelo – CAL0512

Notre auteur développe alors longuement les nombreuses interprétations développées au fil du temps à propos de ce site resté longtemps énigmatique. Il faut dire que son caractère tellement exceptionnel en fait certainement le mégalithe d’Europe continentale ayant suscité le plus grand nombre d’interprétations.

L’ironie de l’auteur est à peine voilée derrière l’énoncé de ces propositions… souvent particulièrement fantaisistes !

Pour l’évêque Olaüs Magnus, archevêque d’Upsal [Uppsala, en Suède] au XVIe siècle, les alignements seraient les témoignages de soldats enterrés : « Quand les pierres forment une seule et longue file droite, c’est qu’il y a dessous des guerriers morts en se combattant en duel ; que celles qui sont disposées en carré sont consacrées à des héros ayant péri dans une bataille ; que celles qui sont rangées circulairement sont des sépultures de famille, et que celles qui sont en coin ou sur un ordre angulaire sont les tombeaux de cavaliers, ou même des fantassins, ceux surtout dont le parti avait triomphé » !!!

Et le docteur Borlase, un anglais confirmait, formel : « on a enterré là des soldats, à l’endroit même où ils avaient péri… leurs tombeaux sont rangés en ligne droite, tels que le front d’une armée dans les plaines… »

Vue 02 – Les alignements de Carnac en 1823 – Lithographie de Jorand (PicClick.fr)

Puis on alla chercher les Grecs et les Égyptiens comme l’historien Penhoët : « Il y a un Karnac en Égypte, s’est-on dit, il y en a un en Basse-Bretagne » ! « D’où, il résulte que les Égyptiens [peuple qui ne voyageait pas] sont venus sur ces côtes [dont ils ignoraient l’existence], y auront fondé une colonie [ils n’en fondaient nulle part], et qu’ils y auront laissé ces statues brutes [eux qui en faisaient de si belles], témoignage positif de leur passage [dont personne ne parle] »… !!!

Vue 03 – Les alignements de Carnac, vus comme des « monuments druidiques » sur une gravure ancienne (Bretagneweb)

« Ceux qui aiment la mythologie ont vu là des colonnes d’Hercule ; ceux qui aiment l’histoire naturelle y ont vu une représentation du serpent Python, parce que, d’après Pausanias, un amas de pierres semblables, sur la route de Thèbes à Élissonte, s’appelait la Tête du serpent… »

« Ceux qui aiment la cosmographie ont vu un zodiaque, comme M. de Cambry, qui a reconnu dans ces onze rangées de pierres les douze signes du Zodiaque,  » car il faut dire, ajoute-t-il, que les anciens Gaulois n’avaient que onze signes au Zodiaque « . »

 

Vue 04 – Le photographe Henry Taylor posant devant le grand menhir en 1858. Cette vue a été réalisée au cours du même reportage que la vue CAL0512 présentée plus haut. (La Bretagne en relief, Musée départemental breton, Quimper)

« Ensuite, un membre de l’Institut a conjecturé que ce pouvait bien être le cimetière des Vénètes, qui habitaient Vannes, à six lieues de là, … et lesquels fondèrent Venise, comme chacun sait » !

 « M. Mahé […] s’est écrié […] que les druides, non seulement desservaient les sanctuaires, mais encore y faisaient leur demeure et y tenaient des collèges :  » Donc, puisque le monument de Carnac est un sanctuaire comme l’étaient les forêts gauloises […], il y a lieu de croire que les intervalles vides qui coupent les lignes des pierres renfermaient des files de maisons où les druides habitaient avec leurs familles et leurs nombreux élèves « … »

Vue 05 – Les alignements de Carnac. Gravure ancienne (Istockphoto)

« Mais un homme […] est venu, pénétré du génie des choses antiques, et dédaigneux des routes battues. Il a su reconnaître, lui, les restes d’un camp romain, précisément d’un camp de César, qui n’avait fait élever ces pierres « que pour servir d’appui aux tentes de ses soldats et les empêcher d’être emportées par le vent » Quelles bourrasques il devait y avoir autrefois sur les côtes de l’Armorique ! […] Ce littérateur honnête […] était un ancien élève de l’École polytechnique, un capitaine du génie, le sieur de la Sauvagère. »

Vue 06 – Les alignements de Carnac – Gravure d’Adrien Dauzats (Collin Estampes Paris)

Et notre auteur – sceptique – de conclure : « l’amas de toutes ces gentillesses constitue ce qu’on appelle l’Archéologie celtique », discipline dans laquelle on trouve pêle-mêle le dolmen, la grotte aux fées, la roche aux fées, la table du diable, le palais des géants… car, ajoute notre auteur, « semblables à ces bourgeois qui vous servent un même vin sous des étiquettes différentes, les celtomanes, qui n’avaient presque rien à vous offrir, ont décoré de noms divers des choses pareilles »….

Enfin, pour redevenir sérieux sur quelques lignes, notre auteur tente de préciser le sens des termes – sans doute alors nouveaux et peu connus de la majorité des lecteurs – qu’il convient d’employer dans une telle discipline, avec des définitions les plus factuelles possibles.

Ainsi, « une pierre posée sur d’autres se nomme un dolmen, qu’elle soit horizontale ou verticale ».

Ce dolmen, récemment entré dans la Stéréothèque, est, semble-t-il, celui de Crucuno (classé aux Monuments historiques en 1889), situé sur la commune de Plouharmel, non loin de Carnac. Il jouxte une habitation ; c’est en fait la partie restante d’une allée couverte, certaines pierres ayant été utilisées par les habitants des environs pour leurs maisons. Photo sans doute prise lors du même séjour de Reeves et Taylor en 1858. Coll. Calvelo, CAL0506

Et, « un rassemblement de pierres debout et recouvertes au sommet par des dalles consécutives, formant ainsi une série de dolmens, est une grotte aux fées, roche aux fées, table du diable ou palais des géants. » C’est ce que nous appelons aujourd’hui une allée couverte.

Vue 07 – Dolmen de Crucuno, vu sous un autre angle que la CAL0506 ci-dessus ; cette vue met en avant sa structure d’allée couverte (Photo Séraphin Médéric Mieusement), 1886-1891 (Wikipedia)

Enfin, « quand ces pierres sont rangées en ellipse, sans aucun chapeau sur les oreilles, il faut dire : voilà un cromlech. »

Un cromlech installé dans le Jardin public de Bordeaux ! Il provient de Lesparre en Médoc et a été installé ici en 1875. Photographe inconnu - 1900 -1915. Coll. Le Menn – LM012

Et de conclure: « Pour en revenir aux pierres de Carnac (ou plutôt les quitter), […] si l’on me demande, après tant d’opinions, quelle est la mienne, j’en émettrai une irréfutable, irréfragable, irrésistible, une opinion qui ferait reculer les tentes de M. de la Sauvagère et pâlir l’Égyptien Penhoët, qui casserait le zodiaque de Cambry et hacherait le serpent Python en mille morceaux. Cette opinion, la voici : les pierres de Carnac sont de grosses pierres ! »

Sur ces entrefaites, Gustave Flaubert et son ami quittent le site, sans nous l’avoir fait visiter, non sans nous laisser dans un certain état de frustration…

Bref, ils n’ont rien à nous en dire. À leur décharge, reconnaissons qu’aujourd’hui encore, nous en sommes à formuler des hypothèses quant à l’interprétation de ce site mégalithique. La seule chose sur laquelle les archéologues contemporains semblent s’accorder est sa datation approximative : le néolithique moyen, aux environs de 3000 av. J.C.

Au village de Carnac

Nos deux amis retournent ensuite à leur auberge à Carnac. « Nous nous en retournâmes donc à l’auberge où, servis par notre hôtesse qui avait de grands yeux bleus, de fines mains qu’on achèterait cher et une douce figure d’une pudeur monacale, nous dinâmes d’un bel appétit qu’avait creusé nos cinq heures de marche » [pour arriver à Carnac].

« Il ne faisait pas encore nuit pour dormir, on n’y voyait plus pour rien faire ; nous allâmes à l’église. ».

Le portail de l’église Saint Cornély de Carnac – Photo colorisée extraite du « Voyage en Bretagne » publié par Charles Paul Furne et Henri Alexis Omer Tournier. Photo de Ch. P. Furne. Coll. Calvelo – CAL0186

Est-ce à cause du crépuscule ? Nos deux voyageurs ne nous disent rien sur ce portail, pourtant remarquable, et ne nous livrent que leurs impressions sur l’intérieur.

« Elle est petite, quoique portant nef et bas-côtés, comme une grande dame d’église de ville. De gros piliers de pierre, trapus et courts, soutiennent la voûte de bois bleu, d’où pendent de petits navires, ex-votos promis dans les tempêtes. Les araignées courent sur leurs voiles et la poussière pourrit leurs cordages. »

Vue 08 – Procession religieuse, estampe (L’illustration, 1850) – AD56 – HB 136

Ils y surprennent des obsèques curieusement célébrées à ce moment à la lueur des cierges, cérémonie que Flaubert nous décrit par le menu. Il faut dire que c’est un mari « perdu à la mer, que l’on venait de retrouver sur la grève et qu’on allait enterrer tout à l’heure. »

Notons, dans ces circonstances, le rituel inhabituel qui est suivi : le corps du défunt est conduit tel quel sous un simple linceul dans l’église. Et ce n’est qu’à l’issue de la cérémonie qu’il est mis dans un cercueil dans la sacristie.

Lors de la prochaine étape, Flaubert et Du Camp embarqueront pour Belle-Île en mer, avec l’intention d’en visiter les curiosités naturelles.

Bibliographie

Par les champs et par les grèves (voyage en Bretagne) par Gustave Flaubert [en ligne]

La Bretagne en relief, premiers voyages photographiques en Bretagne, Musée départemental Breton de Quimper, 2000

« Le périple de Flaubert en Morbihan en 1847 », Patrimoines et archives du Morbihan

Dolmen de Crucuno sur Wikipédia

Le Voyage aux Pyrénées selon Hippolyte Taine en 1855/1860

Huitième épisode : excursions à Barèges, Cauterets, le Lac de Gaube et l’abbaye de Saint-Savin

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Panorama sur Barèges, 1868 – Collection Magendie, MAG6534 – Photographe Ernest Lamy

Rappel des sept épisodes précédents :

Hippolyte Taine a entrepris son Voyage aux Pyrénées en 1855 dans le but de suivre une cure thermale, soin alors très prisé dans la bonne société parisienne. Pour cela, à seulement 27 ans, il a pris une sorte de « congé sabbatique ». Après Bordeaux, Royan, Bayonne, Biarritz, Saint-Jean-de-Luz, Orthez et Pau, notre écrivain voyageur est parvenu aux Eaux-Bonnes dans la vallée d’Ossau, où il séjourne le temps de prendre ses soins, entrecoupés d’excursions dans les environs de la station thermale. À l’issue de son séjour, il reprend la route vers Saint-Sauveur et Luz, où il séjourne encore plusieurs jours, le temps d’effectuer quelques excursions aux alentours, avec son ami Paul (dont on ne sait rien).

On illustrera cet épisode de vues disponibles dans la Stéréothèque, toujours essentiellement au sein des collections Magendie, de la Médiathèque de Pau ou Besson, la plupart du temps issues des séries sur le thème du Voyage aux Pyrénées, dont les photographes sont souvent connus (Ernest Lamy, Jean Andrieu, Paul Charles Furne et Henri Tournier, Torres de Miguel, Alexis Croly-Labourdette).

La route vers Barèges…

Le Gave de Bastan à Barèges, 1868 – Collection Magendie, MAG6532 – Photographe Ernest Lamy

« Paul et moi nous sommes allés à Barèges ; la route est une longue montée de deux lieues [environ 9 km]. Une allée d’arbres s’allonge entre un ruisseau et le Gave. L’eau jaillit de toutes les hauteurs ; çà et là un peuple de petits moulins s’est posé sur les cascades ; les versants en sont semés. On s’égaye à voir ces petits êtres nichés dans les creux des pentes colossales. Leur toit d’ardoise sourit pourtant et jette son éclair entre les herbes. Il n’y a rien ici que de gracieux et d’aimable ; les bords du Gave gardent leur fraîcheur sous le soleil brûlant ; les ruisseaux laissent à peine entre eux et lui une étroite bande verte ; on est entouré d’eaux courantes ; l’ombre des frênes et des aulnes tremble dans l’herbe fine ; les arbres s’élancent d’un jet superbe, en colonnes lisses, et ne s’étalent en branches qu’à quarante pieds de hauteur. L’eau sombre de la rigole d’ardoise va frôlant les tiges vertes ; elle court si vite qu’elle semble frissonner. De l’autre côté du torrent, des peupliers s’échelonnent sur la côte verdoyante ; leurs feuilles, un peu pâles, se détachent sur le bleu pur du ciel ; au moindre vent, elles s’agitent et reluisent. […] »

Vue 01 – Arrivée sur Barèges – Gravure, collection Hippolyte Destailleur (Wikipédia)

« Bientôt les monts se pèlent, les arbres disparaissent ; il n’y a plus, sur le versant que de mauvaises broussailles : on aperçoit Barèges.

Le paysage est hideux. Le flanc de la montagne est crevassé d’éboulements blanchâtres ; la petite plaine ravagée disparaît sous les grèves ; la pauvre herbe, séchée, écrasée, manque à chaque pas ; la terre est comme éventrée, et la fondrière, par sa plaie béante, laisse voir jusque dans ses entrailles ; les couches de calcaire jaunâtre sont mises à nu ; on marche sur des sables et sur des traînées de cailloux roulés ; le Gave lui-même disparaît à demi sous des amas de pierres grisâtres, et sort péniblement du désert qu’il s’est fait. Ce sol défoncé est aussi laid que triste ; ces débris sont sales et petits ; ils sont d’hier : on sent que la dévastation recommence tous les ans. […] Ici les pierres viennent d’être déterrées, elles trempent encore dans la boue ; deux ruisseaux fangeux se traînent dans les effondrements : on dirait une carrière abandonnée. »

Que s’est-il passé ? Alors que cette vallée, le Val de La Batsus, au pied du Tourmalet et du Pic du Midi, est habituellement célébrée pour sa beauté, Taine n’y voit que désolation : on peut supposer que, comme cela arrive assez fréquemment (par exemple en 2013), une avalanche hivernale a emporté le lit du torrent et est venue dévaster jusqu’aux portes du village. Du coup, le village lui-même lui paraît désolé et triste…

Barèges

Barèges, la rue principale. 1862. Comme le décrit Taine, les premiers bâtiments en arrivant à gauche sont des baraquements. Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0407. Photographe Jean Andrieu

« Le bourg de Barèges est aussi vilain que son avenue : tristes maisons, mal recrépies ; de distance en distance, une longue file de baraques et de cahutes en bois, où l’on vend des mouchoirs et de la mauvaise quincaillerie. C’est que l’avalanche s’accumule chaque hiver sur la gauche, dans une crevasse de la montagne, et emporte en glissant un pan de la rue ; ces baraques sont une cicatrice. Les froides vapeurs s’amassent ici, le vent s’y engage, et la bourgade est inhabitable l’hiver. Le sol est enseveli sous quinze pieds de neige ; tous les habitants émigrent : on y laisse sept ou huit montagnards avec des provisions, pour veiller aux maisons et aux meubles. Souvent, ces pauvres gens ne peuvent arriver jusqu’à Luz, et restent emprisonnés plusieurs semaines. »

Les thermes

L’établissement thermal de Barèges (à gauche). 1858, cliché presque contemporain de la venue de Taine. Malgré la description piteuse qu’en fait l’auteur, le bourg est tout de même équipé d’un éclairage public. Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0323. Photographes Paul Charles Furne et Henri Tournier

« L’établissement des bains est misérable ; les compartiments des caves sans air ni lumière ; il n’y a que seize cabinets, tous délabrés. Les malades sont obligés souvent de se baigner la nuit. Les trois piscines sont alimentées par l’eau qui vient de servir aux baignoires ; celle des pauvres reçoit l’eau qui sort des deux autres. Ces piscines, basses, obscures, sont des espèces de prisons étouffantes et souterraines. Il faut avoir beaucoup de santé pour y guérir. »

L’hôpital militaire

L’hôpital militaire de Barèges à gauche, en vis-à-vis des thermes (en travaux). 1868. Collection Magendie, MAG6531. Photographe Ernest Lamy

« L’hôpital militaire, relégué au nord de la bourgade, et un triste bâtiment crépissé, dont les fenêtres s’alignent avec une régularité militaire. Les malades, enveloppés dans une capote grise trop large, montent un à un la pente nue et s’asseyent entre les pierres ; ils se chauffent au soleil pendant des heures entières, et regardent devant eux d’un air résigné. Les journées d’un malade sont si longues ! Ces figures amaigries reprennent un air de gaieté quand un camarade passe ; on échange une plaisanterie : même à l’hôpital, même à Barèges, un Français reste un Français ! »

« L’aspect de l’ouest est encore plus sombre. Une masse énorme de pics noirâtres et neigeux cerne l’horizon. Ils sont suspendus  sur la vallée comme une menace éternelle. Ces arêtes si âpres, si multipliées, si anguleuses, donnent à l’œil la sensation d’une dureté invincible. Il en vient un vent froid, qui pousse vers Barèges de pesants nuages ; les seules choses gaies sont les deux ruisseaux diamantés qui bordent la rue et babillent bruyamment sur les cailloux bleus. »

Cauterets

Cauterets, vue générale. Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0574. Photographe inconnu

Ici, on constate que le tourisme a déjà développé toute une économie de rabatteurs, comme on peut encore le vivre aujourd’hui dans certaines villes touristiques étrangères, en Italie, en Grèce ou en Afrique…

« Cauterets est un bourg au fond d’une vallée, assez triste, pavé, muni d’un octroi. Hôteliers, guides, tout un peuple affamé nous investit ; mais nous avons beaucoup de force d’âme, et, après une belle résistance, nous obtenons le droit de regarder et de choisir. Cinquante pas plus loin, nous sommes raccrochés par des servantes, des enfants, des loueurs d’ânes, des garçons qui par hasard viennent se promener autour de nous. On nous offre des cartes, on nous vante l’emplacement, la cuisine ; on nous accompagne, casquette en main, jusqu’au bout du village ; en même temps on écarte à coup de coudes les compétiteurs […]. Chaque hôtel a ses recruteurs à l’affût ; ils chassent, l’hiver à l’isard, l’été au voyageur. »

Les eaux de Cauterets

Cauterets, la vue sur le Gave, 1890-1900. Collection Magendie, MAG0728. Photographe Torres de Miguel

« Ce bourg a plusieurs sources : celle du Roi guérit Abarca, roi d’Aragon ; celle de César rendit, dit-on, la santé au grand César. Il faut de la foi en histoire comme en médecine… […] Un médecin célèbre disait un jour à ses élèves : « Employez vite ce remède pendant qu’il guérit encore. » Les médicaments sont des modes comme les chapeaux.

Que peut-on dire contre celle-ci ? Le climat est chaud, la gorge abritée, l’air pur ; la gaieté du soleil égaye. En changeant d’habitudes, on change de pensées ; les idées noires s’en vont. L’eau n’est pas mauvaise à boire ; on a fait un joli voyage ; le moral guérit le physique : sinon, on a espéré pendant deux mois. Et qu’est-ce, je vous prie, qu’un remède, sinon un prétexte pour espérer ? On prend patience et plaisir jusqu’à ce que le mal ou le malade s’en aille, et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. »

Le lac de Gaube

Le lac de Gaube et, au fond à droite, la silhouette dentelée du Vignemale, 1900-1925. Collection Besson, BL324. Photographe Alexis Croly-Labourdette

Même s’il ne s’agit pas d’une ascension très ardue, il faut encore aujourd’hui autour d’une heure et demie pour accéder au lac de Gaube depuis Cauterets. Au milieu du XIXe siècle, il fallait sans doute bien davantage. Taine et son ami nous montrent ici à nouveau qu’une telle excursion ne leur fait pas peur.

« A quelques lieues de là, entre les précipices, dort le lac de Gaube. L’eau verte, profonde de trois cents pieds, a des reflets d’émeraude. Les têtes chauves des monts s’y mirent avec une sérénité divine. La fine colonne de pins s’y réfléchit aussi nette que dans l’aire ; dans le lointain, les bois vêtus d’une vapeur bleuâtre viennent tremper leurs pieds dans son eau froide, et l’énorme Vignemale, tâché de neige, le ferme de sa falaise. Quelquefois, un reste de brise vient le plisser, et toutes ces grandes images ondulent ; la Diane de Grèce, la vierge chasseresse et sauvage, l’eût pris pour miroir. »

Un orage à Barèges

Vue 02 – La vallée du Gave par temps d’orage. Le Voyage aux Pyrénées, 3e édition, illustration de Gustave Doré, p 325

« Parfois ici, après un jour brûlant, les nuages s’amassent, l’air est étouffant, on se sent malade, et un orage éclate. Il y en eut un cette nuit : à chaque minute, le ciel s’ouvrait, fendu par un éclair immense, et la voûte des ténèbres se levait tout entière comme une tente. La lumière éblouissante dessinait à une lieue de distance les lignes des cultures et des formes des arbres. Les glaciers flamboyaient avec des lueurs bleuâtres ; les pics déchiquetés se dressaient subitement à l’horizon comme une armée de spectres. La gorge était illuminée dans ses profondeurs ; ses blocs entassés, ses arbres accrochés aux roches, ses ravines déchirées, son Gave écumant, apparaissaient dans une blancheur livide, et s’évanouissaient comme les visions fugitives d’un monde tourmenté et inconnu. Bientôt la grande voix du tonnerre roula dans les gorges ; les nuages qui le portaient rampaient à mi-côte et venaient se choquer entre les roches ; la foudre éclatait comme une décharge d’artillerie. Le vent se leva et la pluie vint. La plaine inclinée des cimes s’ouvrait sous ses rafales ; la draperie funèbre des sapins était collée aux flancs de la montagne. Une plainte traînante sortait des pierres et des arbres. Les longues raies de la pluie brouillaient l’air ;

On voyait sous les éclairs l’eau ruisseler, inonder les cimes, descendre des deux versants, glisser en nappes sur les rochers, et de toutes parts à flots précipités courir au Gave. Le lendemain, les routes étaient fendues de fondrières, les arbres pendaient par leurs racines saignantes, des pans de terre avaient croulé, et le torrent était un fleuve. »

L’abbaye de Saint-Savin

Vue 03 – Saint Savin, dessin de Joséphine Sarazin de Belmont

L’abbaye de Saint-Savin de Lavédan fut un des grands centres religieux du pays de Bigorre. Elle daterait du Xe siècle. Et la légende y fait passer Rolland de retour de Ronceveau.

« Sur une colline, au bord de la route, sont les restes de l’abbaye de Saint-Savin. La vieille église fut, dit-on, bâtie par Charlemagne ; les pierres croulent, rongées et roussies ; les dalles, disjointes, sont incrustées de mousse ; du jardin, le regard embrasse la vallée brunie par le soir ; le Gave, qui tourne, élève déjà dans l’air sa traînée de fumée pâle.

Il était doux, ici, d’être moine : c’est en de tels lieux qu’il faut lire l’Imitation ; c’est en de tels lieux qu’on l’a écrite. Pour une âme délicate et noble, un couvent était alors le seul refuge ; tout la blessait et la rebutait alentour.

Alentour, quel horrible monde ! Des seigneurs qui pillent les voyageurs et s’égorgent entre eux ; des artisans et des soudards qui s’emplissent de viandes et s’accouplent en brutes ; des paysans dont on brûle la hutte, dont on viole la femme, qui, par désespoir et par faim s’en vont au sabbat ; nul souvenir de bien, nul espoir de mieux. […]

Ici, qu’il est aisé d’oublier le monde ! Ni livres, ni nouvelles, ni sciences ; personne ne voyage et personne ne pense. Cette vallée est tout l’univers… »

* * *

Nous poursuivrons ces excursions aux côtés de Taine lors de l’épisode suivant, jusqu’à Gavarnie ; nous ferons l’ascension du Bergonz (aujourd’hui Pic de Bergons) et Paul, le compagnon de voyage de Taine, nous racontera même son ascension du Pic du Midi !

Christian Bernadat

Bibliographie :

Hippolyte Taine, Le voyage au Pyrénées, 3e édition, sur Gallica

Jacques Gimard et Eleder Bidard, Mémoire de Pyrénées, Ed. Le Pré aux Clercs, 2001

Hippolyte Taine sur Wikipédia

Barèges sur Wikipédia

Saint-Savin-en-Lavedan sur Wikipédia

 

   

 

       

                      

 

 

 

 

   

 

       

                      

 

 

 

Voyage en Bretagne d’après Gustave Flaubert et Maxime du Camp

Deuxième épisode : visite de Clisson et de ses environs

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Vue sur le château de Clisson – 1880-1920 – Collection Gaye, CG214 – Photographe Daniel Théodore Guitard du Marès

Gustave Flaubert, âgé de vingt-six ans, et son ami Maxime du Camp ont entrepris en 1847 un long périple à travers la Bretagne, en passant par le Val de Loire, l’Anjou et la Touraine, soi-disant à pied, avec sacs au dos et souliers ferrés. Nous verrons dans les faits, ce qu’il en est au fil du récit…

Pour la première étape, ils ont fait halte dans les Pays de la Loire et s’y sont fait ouvrir trois châteaux pour les visiter : Chambord, Amboise et Chenonceau. Les voici maintenant parvenus à Clisson, petite ville dominée par la ruine d’une forteresse médiévale. Bien que nous soyons au sud-ouest de Nantes, nous sommes bien ici sur les terres de la Bretagne historique. Comme nous l’avons indiqué il y a deux mois pour l’inauguration de cette nouvelle pérégrination, selon la convention qu’ils ont passée entre eux, Maxime du Camp se charge de la narration des chapitres pairs. C’est donc de sa prose, toute empreinte du romantisme ambiant, que vont être extraits les passages de cette Une.

Mais nos écrivains voyageurs ne rendent pas la tâche facile au modeste commentateur de photos stéréoscopiques que je suis, qui a cru, en entreprenant cette nouvelle série, utiliser la profusion de vues de la Stéréothèque sur la Bretagne, et qui se retrouve cette fois devoir illustrer tout un chapitre autour d’une ruine très peu présente dans nos collections, située tout aux marches de la Bretagne… !!! Ainsi donc, il s’est avéré indispensable, cette fois plus que jamais, de compléter les rares ressources à notre disposition par des photos et gravures glanées ici ou là.

Le château de Clisson

Le château dans lequel Flaubert et du Camp nous entraînent a été édifié au XIe siècle par les seigneurs de Clisson, vassaux des ducs de Bretagne. Il faisait partie des défenses du duché de Bretagne, sur sa frontière sud. Mais, ayant servi de refuge aux troupes des insurgés durant les guerres de Vendée, il fut pris et incendié par les troupes révolutionnaires, et demeura à l’état de ruine jusque dans les années 1974-75. C’est donc les restes d’une forteresse toute envahie de végétation que nos voyageurs viennent visiter.

Vue générale sur Clisson – 1900 – 1925 – Collection Besson, BL273 – Photographes Alexis Croly - Labourdette

« Sur un coteau au pied duquel se joignent deux rivières, dans un frais paysage égayé par les claires couleurs des toits en tuiles abaissés à l’italienne et groupés là ainsi que dans les croquis d’Hubert, près d’une longue cascade qui fait tourner un moulin, tout caché dans le feuillage, le château de Clisson montre sa tête ébréchée par-dessus les grands arbres. À l’entour, c’est calme et doux. Les maisonnettes rient comme sous un ciel chaud ; les eaux font leur bruit, la mousse floconne sur un courant où se trempent de molles touffes de verdure. L’horizon s’allonge, d’un côté, dans une perspective fuyante de prairies et, de l’autre, remonte tout à coup, enclos par un vallon boisé dont un flot vert s’écrase et descend jusqu’en bas. »

Vue 01 – Le château de Clisson, vu depuis le cours de la Sèvre. Carte postale tirée de la série des « Châteaux de France » (Généanet)

« Quand on a passé le pont et qu’on se trouve au pied du sentier raide qui mène au château, on voit, debout, hardi et dur sur le fossé où il s’appuie dans un aspect vivace et formidable, un grand pan de muraille tout couronné de mâchicoulis éventrés, tout empanaché d’arbres et tout tapissé de lierres dont la masse ample et nourrie, découpée sur la pierre grise en déchirures et en fusées, frissonne au vent dans toute sa longueur et semble un immense voile vert que le géant couché remue, en rêvant, sur ses épaules ».

Vue 02 – L’entrée du château vers 1815. Gravure reproduite sur carte postale (Généanet)
Vue 03 – Le château de Clisson sur une gravure du XIXe siècle (Wikipedia)

« Les fossés dont la pente s’adoucit par la terre qui s’émiette des bords et par les pierres qui tombent des créneaux ont une courbe large et profonde, comme la haine et comme l’orgueil ; et la porte d’entrée, avec sa vigoureuse ogive un peu cintrée et ses deux baies servant à relever le pont-levis, a l’air d’un grand casque qui regarde par les trous de sa visière. »

Loin de se désoler de l’état de ruine de ce qu’ils découvrent, nos deux compères se complaisent dans une fascination raffinée du spectacle qui s’offre à eux !

Vue 04 – La cour intérieure du château. Carte postale. Collection des Archives départementales de Loire-Atlantique, 2 Fi 0792

La carte postale ci-dessus de l’état de la cour intérieure au début du XXe siècle et la vue 05 suivante nous donnent un aperçu sans doute assez voisin du spectacle qui s’offrit aux yeux de nos deux voyageurs, dont ils apprécièrent tout particulièrement le « romantisme ».

« Entré dans l’intérieur, on est surpris, émerveillé, par l’étonnant mélange des ruines et des arbres, la ruine faisant valoir la jeunesse verdoyante des arbres, et cette verdure rendant plus âpre la tristesse de la ruine. […] Un enthousiasme grave et songeur vous prend à l’âme ; on sent que la sève coule dans les arbres et que les herbes poussent avec la même force et le même rythme que les pierres s’écaillent et que les murailles s’affaissent. Un art sublime a arrangé, dans l’accord suprême des discordances secondaires, la forme vagabonde des lierres au galbe sinueux des ruines, la chevelure des ronces au fouillis des pierres éboulées, la transparence de l’air aux saillies résistantes des masses, la teinte du ciel à la teinte du sol, mirant leur visage l’un dans l’autre, ce qui fut et ce qui est. »

« On avance enfin, on marche entre ces murs, sous ces arbres, on s’en va, errant le long des barbacanes, passant sous les arcades qui s’éventrent et d’où s’épand quelque large plante frissonnante. Les voûtes comblées qui contiennent des morts résonnent sous vos pas ; les lézards courent sous les broussailles, les insectes montent le long des murs, le ciel brille et la ruine assoupie continue son rêve. »

Vue sur le château de Clisson et ses enceintes. 1880-1920 – Collection Magendie, MAG1191 – Photographe inconnu

« Avec sa triple enceinte, ses donjons, ses cours intérieures, ses mâchicoulis, ses souterrains, ses remparts mis les uns sur les autres, comme écorce sur écorce, et cuirasse sur cuirasse, le vieux château de Clisson se peut reconstruire encore et réapparaître. Le souvenir des existences d’autrefois découle de ses murs, avec l’émanation des orties et la fraîcheur des lierres. »

Vue 05 – – La cour intérieure du château. Carte postale. Collection des Archives départementales de Loire-Atlantique, 2 Fi 3108

« Au haut d’un pan de muraille élevé, tout nu, gris, sec, des baies carrées, inégales de grandeur et d’alignement, laissaient éclater à travers leurs barreaux croisés la couleur pure du ciel dont le bleu vif encadré par la pierre tirait l’œil avec une attraction surprenante. Les moineaux dans les arbres poussaient leur cri aigre et répété. Au milieu de tout cela, une vache broutait, qui marchait là-dedans comme dans un pré, épatant sur l’herbe sa corne fendue… »

Vue 06 – Dans les sous-sols, la porte de la prison. Collection des Archives départementales de Loire-Atlantique, 2 Fi 3117

« Nous sommes descendus dans le souterrain où fut enfermé Jean V. Dans la prison des hommes nous avons vu encore au plafond le grand crochet double qui servait à pendre ; et nous avons touché avec des doigts curieux la porte de la prison des femmes. Elle est épaisse de quatre pouces environ, serrée avec des vis, cerclée, plaquée comme capitonnée de fers. Au milieu, un petit guichet grillé servait à jeter dans la fosse ce qu’il fallait pour que la condamnée ne mourût pas… »

Jean V fut au XVe siècle un des ducs de Bretagne. Selon Du Camp, il fut enlevé par le comte de Penthièvre, nouveau propriétaire du château, avant que la situation ne se retourne et que le duc lui-même ne soit accusé de haute trahison.

Le parc de La Garenne-Lemot

« De l’autre côté de la Sèvre, et s’y trempant les pieds, un bois couvre la colline de la masse fraîche ; c’est « la Garenne », parc très beau de lui-même, malgré les beautés factices qu’on a voulu y introduire. »

Juste après la Révolution, le château commence à servir de carrière de pierres pour les Clissonnais. Le sculpteur François Frédéric Lemot tombe sous le charme de ces ruines, et les achète en 1807, dans un premier temps non pas pour les restaurer, mais avant tout pour les conserver en l’état, avec le projet d’en faire un site romantique, alors très à la mode. Quelques années plus tard, il y adjoint un vaste bois, sur la rive opposée de la rivière, dans l’objectif d’en faire un parc romantique, agrémenté de toutes sortes de fabriques, c’est-à-dire de reconstitutions de bâtiments en ruines. Au milieu du XIXe siècle, cette mode semble déjà passée et nos voyageurs, qui trouvent encore du charme aux ruines authentiques, n’apprécient plus ces ruines reconstituées…

« M. Lemot (le père du propriétaire actuel) qui était un peintre de l’Empire, et un artiste lauréat, a travaillé du mieux qu’il a pu à reproduire ce froid goût italien du temps de Canova et de madame de Staël. On était pompeux, grandiose et noble. C’était le temps où on sculptait des urnes sur les tombeaux, où l’on peignait tout le monde en manteau et chevelure au vent, où Corinne chantait sur sa lyre, à côté d’Oswald qui a des bottes à la russe, et où il fallait enfin qu’il y eût sur toutes les têtes beaucoup de cheveux épars et dans tous les paysages beaucoup de ruines. »

« Ce genre de beautés ne manque pas à la Garenne. Il y a un temple de Vesta, et en face, un temple à l’Amitié… Les inscriptions, les rochers composés, les ruines factices sont prodiguées ici avec naïveté et conviction… Mais toutes les richesses poétiques sont réunies dans la grotte d’Héloïse, sorte de dolmen naturel sur le bord de la Sèvre… Pourquoi donc a-t-on fait de cette figure d’Héloïse, qui était une si noble et si haute figure, quelque chose de banal et de niais, le type fade de tous les amours contrariés et comme l’idéal étroit de la fillette sentimentale ? Elle méritait mieux pourtant, cette pauvre maîtresse du grand Abélard… »

L’histoire d’Héloïse et d’Abélard date du XIIe siècle où elle eut un grand retentissement en Europe. À Clisson, cette grotte est fondée sur une interprétation toute personnelle de Lemot : à l’en croire, il aurait découvert l’endroit lors de sa première visite des lieux.

Vue 07 – La grotte d’Héloïse du parc de la Garenne-Lemot aujourd’hui (Wikipedia)

Dans les faits, la grotte qu’il a baptisée d’Héloïse est une cavité en grande partie artificielle, due à l’intervention de son propriétaire et concepteur : il a fait édifier un mur en son fond et fait poser quelques dalles de pierres afin de faire régner l’obscurité dans un antre qui semble à première vue naturel…

Notre auteur poursuit : « Le parc n’est est pas moins un endroit charmant. Les allées serpentent dans le bois taillis, les touffes d’arbres retombent dans la rivière. On entend l’eau couler, on sent la fraîcheur des feuilles. Si nous avons été irrités du mauvais goût qui s’y trouve, c’est que nous sortions de Clisson qui est d’une beauté vraie, si solide et si simple, et puis que ce mauvais goût, après tout, n’est plus notre mauvais goût à nous autres. Mais, d’ailleurs, qu’est-ce donc que le mauvais goût ? C’est invariablement le goût de l’époque qui nous a précédés… »

Les ruines du château de Tiffauges

« C’est en nous laissant aller à ces hautes considérations philosophiques, que notre carriole nous traîna jusqu’à Tiffauges. »

Voilà ici notre soupçon vérifié : contrairement à la légende qu’ils ont cherché à accréditer, nos écrivains voyageurs ne font pas tout leur trajet à pied ; ils s’accordent, au moins de temps en temps, « quelques commodités » (fussent-elles rustiques) pour leurs déplacements, ici pour les conduire à une dizaine de kilomètres au sud-ouest de Clisson.

« Placés tous deux dans une espèce de cuve en fer blanc, nous écrasions de notre poids l’imperceptible cheval qui ondulait dans les brancards. C’était le frétillement d’une anguille dans le corps d’un rat de Barbarie. Les descentes le poussaient en avant, les montées le tiraient en arrière, les débords le jetaient de côté et le vent l’agitait sous la grêle des coups de fouet. Pauvre bête ! Je ne puis y penser sans de certains remords.

La route taillée dans la côte descend en tournant […]. À droite, au pied de la colline, sur un mouvement de terrain qui se soulève du fond du vallon en s’arrondissant comme la carapace d’une tortue, on voit de grands pans de muraille inégaux qui allongent les uns par-dessus les autres leurs sommets ébréchés. »

Vue 08 – Les ruines de château de Tiffauges – Carte postale (Notrefamille.com)

« On longe la haie, on grimpe un petit chemin, on entre sous un porche tout ouvert qui s’enfonce dans le sol jusqu’aux deux tiers de son ogive. […] Quand la terre s’ennuie de porter un monument trop longtemps, elle s’enfle de dessous, monte sur lui comme une marée, et pendant que le ciel lui rogne la tête, elle lui enfouit les pieds. La cour est déserte, l’enceinte est vide, les herses ne remuent pas, l’eau dormante des fossés reste plate et immobile sous les ronds nénuphars.

Nous sommes descendus à travers les ronces et les broussailles dans une douve profonde et sombre cachée au pied d’une grande tour qui se baigne dans l’eau et les roseaux. Une seule fenêtre s’ouvre sur un de ses pans, un carré d’ombre coupé par la raie grise de son croisillon de pierre. Une touffe folâtre de chèvrefeuille sauvage s’est pendue sur le rebord et passe au dehors sa bouille verte et parfumée. »

« Les grands mâchicoulis, quand on lève la tête, laissent voir d’en bas, par leurs ouvertures béantes, le ciel seulement ou quelque petite fleur inconnue qui s’est nichée là, apportée par le vent, un jour d‘orage, et dont la graine aura poussé à l’abri dans la fente des pierres. […]

Rien, rien ! Le vent qui passe, l’herbe qui pousse, le ciel à découvert. Pas d’enfant en guenille gardant une vache qui broute la mousse dans les cailloux ; pas même, comme ailleurs, quelque chèvre solitaire sortant sa tête barbue par une crevasse de remparts […] ; pas un oiseau chantant, pas un nid, pas un bruit ! Ce château est comme un fantôme, muet, froid, abandonné dans cette campagne déserte ; il a l’air maudit et plein de ressouvenances farouches. […] Dans le donjon, entre quatre murs livides […], nous avons compté la trace de cinq étages. À trente pieds en l’air, une cheminée est restée suspendue avec ses deux piliers ronds et sa plaque noircie ; il est venu de la terre dessus et les plantes y ont poussé comme dans une jardinière qui serait restée là. Au-delà de la seconde enceinte, dans un champ labouré, on reconnaît les restes d’une chapelle, aux fûts brisés d’un portail ogival. […] »

« Cette chapelle était la chapelle et ce château était un des châteaux de Gilles de Laval, sire de Rouci, de Montmorency, de Retz [sic, en fait Gilles de Rais, ancien compagnon d’armes de Jeanne d’Arc] et de Craon, lieutenant général du duc de Bretagne et maréchal de France, brûlé à Nantes le 25 octobre 1440, dans la Prée de la Madeleine, comme faux monnayeur, assassin, sorcier, sodomite et athée… »

Nous interromprons-là du Camp dans l’élan de sa narration historique. Ce Gilles de Rais, notre narrateur ne nous le dit pas, était celui que la légende populaire et Gilles Perrault ont immortalisé sous le nom de Barbe Bleue. Manifestement, nos deux voyageurs ont apprécié cette ruine authentique dans son écrin de verdure, et un petit rappel d’un épisode quelque peu dramatique et « pittoresque » de l’histoire locale n’est pas pour leur déplaire…

Vue 09 – Gilles de Rais chevauchant vers son château (Gustave Doré, 1862)

* * *

Nous patienterons maintenant jusqu’à l’étape suivante : elle nous fera franchir d’un coup à grands pas quelques dizaines de lieues, puisque nous retrouverons nos auteurs à Carnac.

Christian Bernadat

Bibliographie

Le Voyage aux Pyrénées selon Hippolyte Taine en 1855/1860

Septième épisode : séjour à Saint-Sauveur et Luz

Cliquer sur les vues stéréoscopiques afin de les afficher sur la Stéréothèque avec leur notice et parfois leur anaglyphe (rouge et bleu).

Luz-Saint-Sauveur, vue depuis la route de Gavarnie – 1856-1858 – Collection Magendie, Mag6292 – Photographe : Alexandre Bertrand

Rappel des six premiers épisodes :

Hippolyte Taine entreprend son Voyage aux Pyrénées en 1855, dans le but de suivre une cure thermale, soin alors très prisé dans la bonne société parisienne. Pour cela, à seulement 27 ans, il prend une sorte de « congé sabbatique ». Après Bordeaux, Royan, Bayonne, Biarritz, Saint-Jean-de Luz, Orthez et Pau, notre écrivain voyageur arrive enfin aux Eaux-Bonnes dans la vallée d’Ossau, but de son voyage thermal, où il séjourne le temps de prendre ses soins, entrecoupés d’excursions dans tous les environs de la station thermale. À l’issue de son séjour, notre écrivain reprend la route vers Saint-Sauveur et Luz, alors encore non fusionnées.

On illustrera cet épisode de vues disponibles dans la Stéréothèque, toujours essentiellement au sein des collections Magendie et de la Médiathèque de Pau, la plupart du temps issues des séries sur le thème du Voyage aux Pyrénées, les photographes étant cette fois souvent connus (Jean Andrieu, Alexandre Bertrand, Ferrier père & fils, Soulier), ou en ayant exceptionnellement recours à la collection Lasserre.

Au cours de cette étape, c’est le Taine romantique qui s’abandonne à quelques descriptions lyriques ou flamboyantes, véritables morceaux de bravoure littéraire…

En route vers Saint-Sauveur et Luz…

01 - Le relais de poste, par V. Adam (Collection Hartmann / L’Illustration)

Notre auteur ne nous l’annonce pas : manifestement, il a terminé sa cure et quitte les Eaux-Bonnes. Mais il ne prend pas la route la plus directe, qui consisterait à rejoindre Pau et sa gare, en traversant Laruns : il prend la malle-poste, vers Luz nous dit-il, étape alors non négligeable vu l’état des routes de l’époque, d’au moins une cinquantaine de kilomètres.

« La voiture part des Eaux-Bonnes avec l’aube. Le soleil se lève à peine, et les montagnes le cachent encore. De pâles rayons viennent colorer les mousses du versant occidental. Ces mousses, trempées de rosée, semblent s’éveiller sous la première caresse du jour. Des teintes roses, d’une douceur inexprimable, se posent sur les sommets, puis descendent sur les pentes. On n’aurait jamais cru ces vieux êtres décharnés capables d’une expression si timide et si tendre. La lumière croît, le ciel s’élargit, l’air s’emplit de joie et de vie. Un pic chauve au milieu des autres se détache plus noir dans une auréole de flamme. Tout d’un coup, entre deux dentelures, part comme une flèche éblouissante le premier regard du soleil. »

Sa destination suppose de prendre la route de Lourdes jusqu’à Argelès-Gazost, commune que la voiture traverse nécessairement, bien qu’il ne nous en dise rien. Il est même possible qu’il doive alors changer de véhicule, le sien assurant vraisemblablement la ligne de Pau à Lourdes, via Laruns, les Eaux-Bonnes et Argelès.

Le vieux pont sur le Gave d’Azun à Argelès - 1900-1925 (Collection Jean-Pierre Lassère JPL114). Photographe inconnu.

En tout état de cause, son itinéraire lui impose à ce moment de bifurquer pour « remonter » la vallée de Luz vers le sud, en direction de Gavarnie.

Pierrefitte

Vue générale sur Pierrefitte, 1858 (Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_181_13). Photographes  Ferrier père & fils et Soulier

Cette route traverse ensuite le village de Pierrefitte ; à son passage, il ne décrit pas non plus sa traversée, mais il y revient un peu plus tard dans le courant de son récit :

« Sur le chemin de Pierrefitte, deux ruisseaux rapides gazouillent à l’ombre des haies fleuries : ce sont les plus gais compagnons de route. Des deux côtés, de toutes les prairies, arrivent des filets d’eau qui se croisent, se séparent, se réunissent et sautent ensemble dans le Gave. Les paysans arrosent ainsi toutes leurs cultures ; un champ a cinq ou six étages de ruisseaux, qui courent serrés dans des lits d’ardoise. La troupe bondissante s’agite au soleil, comme une bande folle d’écoliers en liberté. »

Environs de Pierrefitte (ici en direction de Cauterets), 1862-1868. (Collection Magendie, Mag6416). Photographe Jean Andrieu

« Les gazons qu’elles nourrissent sont d’une fraîcheur et d’une vigueur incomparables ; l’herbe se presse sur leurs bords, trempe ses pieds dans l’eau, se couche sous l’élan des petites vagues, et ses rubans tremblent dans un reflet de perle, sous les remous argentés. On ne fait pas dix pas sans rencontrer une chute d’eau ; de grosses cascades bouillonnantes descendent sur des blocs ; des nappes transparentes s’étalent sur les feuillets de roche ; des filets d’écume serpentent en raies depuis la cime jusqu’à la vallée ; des sources suintent le long des graminées pendantes et tombent goutte à goutte ; le Gave roule sur la droite et couvre tous ces murmures de sa grande voix monotone. De beaux iris bleus croissent sur les pentes marécageuses ; les bois et les cultures montent bien haut entre les roches. La vallée sourit, encadrée de verdure ; mais, à l’horizon, les pics crénelés, les crêtes en scie et les noirs escarpements des monts ébréchés, montent dans le ciel bleu, sous leur manteau de neige… »

La route continue ensuite jusqu’à atteindre les petites villes de Saint-Sauveur et de Luz, (aujourd’hui regroupées en une seule commune), où notre auteur a manifestement l’intention de faire halte pour quelques jours.

L’arrivée à Luz un jour de marché

L’arrivée sur le hameau de Saint-Sauveur, avant la commune de Luz, 1856-1858 (Collection Magendie, Mag6294) – Photographe : Alexandre Bertrand

« Luz est une petite ville toute rustique et agréable. Les rues, étroites et cailloutées, sont traversées d’eaux courantes ; les maisons grises se serrent pour avoir un peu d’ombre. Le matin arrivent des bandes de moutons, des ânes chargés de bois, des porcs grognons et indisciplinés, des paysannes pieds nus, qui marchent en filant près de leurs charrettes. »

02- Gravure ancienne (Alamy.com)
03 –Carte postale, début du XXe siècle (Généanet)

Le marché de Luz-Saint-Sauveur

« Luz est le rendez-vous de quatre vallées. Gens et bêtes s’en vont sur la place ; on fiche en terre des parapluies rouges ; les femmes s’asseyent auprès de leurs denrées. Autour d’elles, des marmots aux jours rouges grignotent leur pain et frétillent comme une couvée de souris : on vend des provisions, on achète des étoffes. À midi, les rues sont désertes ; çà et là vous voyez dans l’ombre d’une porte une figure de vieille femme assise, et vous n’entendez plus que le bruissement léger des ruisseaux sur leur lit de pierres. »

« Luz fut autrefois la capitale de ces vallées, qui formaient une sorte de république ; chaque commune délibérait sur ses intérêts particuliers ; quatre ou cinq villages formaient une vie, et les députés des quatre vies se réunissaient à Luz… Le rôle des impositions se faisait de temps immémorial sur des morceaux de bois, qu’ils appelaient totchoux, c’est-à-dire bâtons. Chaque communauté avait son totchou, sur lequel le secrétaire faisait avec son couteau des chiffres romains dont eux seuls connaissaient la valeur… »

L’église dite des Templiers

L’église des Templiers de Luz-Saint-Sauveur, 1858. (Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_181_10). Photographes  Ferrier père & fils et Soulier

« L’Église est fraîche et solitaire ; elle appartint jadis aux Templiers. Ces moines-soldats avaient un pied jusque dans le moindre coin de l’Europe. Le clocher est carré comme un fort ; le mur d’enceinte a des créneaux comme une ville de guerre. Le vieux porche sombre serait aisément défendu. »

04 – Fresques de l’abside
05 – Fresque sur la voûte de la nef

Les fresques de l’église des Templiers, certainement restaurées après le passage de Taine (Cartes postales)

« Sur sa voûte très basse on démêle un Christ demi-effacé et deux oiseaux fantastiques grossièrement coloriés. À l’entrée, un petit tombeau découvert sert de bénitier, et l’on montre une porte basse par laquelle passaient les cagots, race maudite. Ce premier aspect est singulier, mais n’a rien qui déplaise. Une bonne femme en capulet rouge, son tricot à la main, priait près d’un confessionnal en planches mal rabotées, sous une galerie brune de vieux bois tourné. La pauvreté et l’antiquité ne sont jamais laides, et cette expression d’attention religieuse me semblait d’accord avec les débris et les souvenirs du moyen-âge épars autour de nous. »

Remarque : on sait aujourd’hui que l’église n’a jamais abrité de Templiers : elle a été bâtie par les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, avec lesquels la légende populaire les a confondus…

Saint-Sauveur

À l’époque de notre auteur, Saint-Sauveur est une commune séparée de Luz de quelques centaines de mètres. Ici, notre auteur précède Napoléon III et l’impératrice Eugénie qui, par leur séjour en ce lieu en 1859, mettront cette station thermale à la mode.

Vue générale sur Saint-Sauveur, 1856-1858 (Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_185_0113). Photographe Alexandre Bertrand

« Saint-Sauveur est une rue en pente, régulière et jolie, sans rien qui sente l’hôtel improvisé et le décor d’opéra, n’ayant ni la grossièreté rustique d’un village ni l’élégance salie d’une ville. Les maisons alignent sans monotonie leurs croisées encadrées de marbre brut : à droite, elles s’adossent contre des rochers à pic, d’où l’eau suinte ; à gauche, elles ont sous leurs pieds le Gave, qui tourne au fond du précipice. »

Les thermes

Au centre du village, sur la gauche, le péristyle des thermes de Saint-Sauveur, dits « Bains des dames », 1862 (Collection Magendie, Mag6231). Photographe Jean Andrieu

« Les thermes sont un portique carré sous un double rang de colonnes, d’un style aisé et simple ; les marbres, d’un gris bleuâtre, ni éclatants ni ternes, font plaisir à voir. Une terrasse plantée de tilleuls s’avance au-dessus du Gave et reçoit les brises fraîches qui montent du torrent vers les hauteurs ; ces tilleuls répandent dans l’air une odeur délicate et suave. Au-dessous d’un mur d’appui, l’eau de la source sort en gerbe blanche et tombe entre les têtes des arbres dans une profondeur qui ne s’aperçoit pas. »

La promenade de Sia

Taine séjourne quelques jours à Luz-Saint-Sauveur et profite donc de son temps pour effectuer quelques randonnées aux environs.

Sia est un hameau de la commune, situé entre Luz et Gèdre, c’est-à-dire au-dessus de Luz-Saint-Sauveur, en direction de Gavarnie. À l’époque romantique, ce site est un incontournable de tout voyageur, pour son environnement sauvage particulièrement prisé, dominé par une curiosité : d’abord deux, puis trois ponts construits successivement et de plus en plus haut par rapport à la gorge qu’ils enjambent. Notre auteur ne nous décrit pas les ponts. Au moment de son passage, il est probable qu’il n’en existe que deux, les deux plus bas.

En effet, le plus bas des ponts, daté de 1712, amélioré en 1783, ne conservait déjà plus que son arche. Le second, plus haut, date de 1820 ; sa passerelle de bois accentuait l’aspect fragile de l’ensemble. Mais en 1857, en toute logique après le passage de l’écrivain, un troisième pont est construit, encore plus haut, et sur un axe décalé par rapport à l’ancien. Sa passerelle est toujours en bois, mais rompt, pour les plus nostalgiques, le charme du site. La vue ci-après est donc postérieure à cette troisième construction, peut-être prise à l’occasion de son inauguration.

« Au bout du village, les sentiers sinueux d’un jardin anglais descendent jusqu’au Gave ; un frêle pont de bois traverse ses eaux d’un bleu terni, et l’on remonte le long d’un champ de millet jusqu’au chemin de Scia [sic]. »

Le gave au lieu-dit de Sia, avec ses trois ponts superposés, 1857-1858. (Collection Magendie, Mag6296). Photographe Alexandre Bertrand

« Le flanc de ce chemin s’enfonce à six cent pieds, rayé de ravines ; au fond de l’abîme, le Gave se tord dans un corridor de roches que le soleil de midi n’atteint qu’à peine ; la pente est si rapide qu’en plusieurs endroits on ne l’aperçoit pas ; le précipice est si profond que son mugissement arrive comme un murmure. Le torrent disparaît sous les corniches et bouillonne dans les cavernes ; à chaque pas il blanchit d’écume la pierre lisse. Son allure tourmentée, ses soubresauts furieux, ses reflets noirs et livides, donnent l’idée d’un serpent écumant et blessé. »

En promenade au-dessus de Luz

Vue générale sur Luz depuis les hauteurs au-dessus de la commune, 1862. (Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0389). Photographe Jean Andrieu)

« Derrière Luz est un mamelon nu, appelé Saint-Pierre, qui porte un reste de ruines grisâtres et d’où l’on voit toute la vallée. Quand le ciel était brumeux, j’y ai passé des heures entières sans un moment d’ennui : l’air est tiède sous son rideau de nuages. Des échappées de soleil découpent sur le Gave des bandes lumineuses, ou font briller les moissons suspendues à mi-côte. Les hirondelles volent haut, avec des cris aigus, dans la vapeur traînante ; le bruit du Gave arrive adouci par la distance, harmonieux, presque aérien. Le vent vient, puis s’abat ; un peuple de petites fleurs s’agite sous ses coups d’aile ; les boutons-d’or s’alignent en files ; de petits œillets frêles cachent dans l’herbe leurs étoiles purpurines ; les graminées penchent leurs tiges grêles sur les grandes plaques ardoisées ; le thym est d’une odeur pénétrante. Ces plantes solitaires, abreuvées de rosée, aérées par les brises, ne sont-elles pas heureuses ? »

« Au bout d’une lieue, nous avons trouvé un bout de prairie, deux ou trois chaumières assises sur la pente adoucie. »

06 – Paysage des Pyrénées, 1999. Aquarelle, Roger Bernadat

« Ce contraste repose. Et pourtant, le pâturage est maigre, parsemé de roches stériles, entouré de débris tombés ; sans un petit ruisseau d’eau glacée, le soleil brûlerait l’herbe. Deux enfants dormaient sous un noyer ; une chèvre, grimpée sur une roche, poussait son bêlement plaintif et tremblant ; trois ou quatre poules furetaient au bord de la rigole, d’un air curieux et inquiet ; une femme puisait de l’eau à la source dans une écuelle de bois : voilà toute la richesse de ces pauvres ménages. Ils ont parfois, à quatre ou cinq cents pieds plus haut, un champ d’orge si escarpé qu’on s’attache à une corde pour moissonner. »

Le Gave dans les environs de Luz

 

Plusieurs gaves coulent dans les environs de Luz-Saint-Sauveur : celui du Bastan traverse la commune après avoir recueilli celui de Gavarnie. Difficile de savoir duquel Taine nous fait la description.

 

« Le Gave est semé de petites îles, où l’on arrive en sautant de pierre en pierre. Ces îles sont des bancs de roche bleuâtre tâchée par des galets d’une blancheur crue ; l’hiver, elles sont noyées ; encore maintenant des troncs écorchés gisent çà et là entre les blocs. Quelques creux ont gardé des morceaux de limon ; des bouquets d’ormes en sortent comme une fusée, et les panaches des graminées flottent sur des cailloux arides ; alentour, l’eau assoupie chauffe dans des cavernes… » 

07 – La cascade de Mahourat (aux environs de Cauterets). Carte postale, 1900 environ. Photo Lucien Lévy (Archives départementales des Pyrénées Atlantiques)

« … Cependant des deux côtés la montagne lève son mur rougeâtre, sillonné d’écume par les filets d’eau qui serpentent. Sur tous les flancs de l’île, les cascades grondent comme un tonnerre ; vingt ravines étagées les engouffrent dans leurs précipices, et leur clameur arrive de toute part comme le fracas d’une bataille. Une poudre humide rebondit et nage par-dessus toute cette tempête ; elle s’arrête entre les arbres et oppose sa gaze fine et fraîche à l’embrasement du soleil… »

Hippolyte Taine s’épanche ainsi en de longues pages sur ses descriptions bucoliques des lieux. Nous le retrouverons au cours de l’étape suivante dans ses excursions aux environs de Luz-Saint-Sauveur : Barèges, Cauterets, etc….

Christian Bernadat

Bibliographie

Voyage en Bretagne d’après Gustave Flaubert et Maxime du Camp

Premier épisode : nos auteurs visitent certains châteaux de la Loire

Cliquer sur les vues stéréoscopiques afin de les afficher sur la Stéréothèque avec leur notice et parfois leur anaglyphe (rouge et bleu).

Le château de Chambord, façade méridionale – 1875-1900 – Collection Société Archéologique de Bordeaux, SAB295 – Photographe inconnu
Vue 1 – Gustave Flaubert, photographié par Nadar

Pour cette nouvelle année, nous vous proposons d’ajouter à nos pérégrinations littéraires le compte-rendu de voyage que firent Gustave Flaubert (dont on vient de commémorer le deux centième anniversaire de la naissance en décembre dernier) et son ami Maxime Du Camp (écrivain et photographe moins connu, dont l’œuvre pâtit de la célébrité de ses amis, Flaubert, Baudelaire et Théophile Gautier) de leur voyage en Bretagne.

Vue 2 – Maxime Du Camp, photographié par Nadar en 1860

Gustave Flaubert, alors âgé de vingt-six ans, et son ami entreprennent un long périple, non pas en malle-poste, mais avec sacs au dos et souliers ferrés, à travers la Bretagne, en passant par le Val de Loire, l’Anjou et la Touraine.

Comme pour l’itinérance que nous avons inaugurée avec Taine, nous nous appuierons sur leurs textes, en les illustrant des vues stéréoscopiques de nos collections. Ce récit de voyage, écrit dès leur retour en 1847, ne fut publié qu’en 1886, à titre posthume, sous le titre Par les champs et par les grèves, accompagné de plusieurs autres mélanges et fragments inédits.

Particularité : les chapitres impairs ont été écrits par Gustave Flaubert tandis que les chapitres pairs l’ont été exclusivement par Maxime Du Camp.

Le chapitre premier que nous allons suivre ici, de la plume de Gustave Flaubert par conséquent, commence en Val de Loire, itinéraire que nos écrivains voyageurs avaient choisi pour aller de Rouen, domicile de Flaubert, ou de Paris, domicile de Maxime du Camp.

Ils inaugurent leur périple par la visite de trois châteaux. En cette première moitié du XIXe siècle, rappelons qu’il n’existe pas d’accueil touristique dans les propriétés historiques comme celles-ci : les voyageurs se font ouvrir (peut-être, ici, après avoir averti par un courrier) et les visites sont à la diligence des propriétaires ou des gardiens. Par conséquent, si l’intérêt pour ces joyaux du patrimoine est déjà très moderne, l’organisation touristique, quant à elle, est encore à peine balbutiante.

On s’appuiera naturellement, pour illustrer cet épisode sur les vues disponibles dans la Stéréothèque au sein des collections Magendie, SAB, ou éventuellement Jean-Pierre Lassère.

Première halte : le château de Chambord…

Nos auteurs y font étape, certes, mais s’y attardent peu : il faut dire qu’alors, en plein milieu du XIXe siècle, le château est vide et presque à l’abandon… En pleine époque de redécouverte du patrimoine, cette visite laisse donc à nos écrivains voyageurs une désespérante impression de laisser aller… On commence à peine, semble-t-il, à y entreprendre les premiers et bien timides travaux de restauration.

Château de Chambord, façade occidentale – 1855-1899 – Collection Magendie, Mag1317. Photographe inconnu

« Nous nous sommes promenés le long des galeries vides et par les chambres abandonnées où l’araignée étend sa toile sur les salamandres de François 1er. Un sentiment navrant vous prend à cette misère qui n’a rien de beau. Ce n’est pas la ruine de partout, avec le luxe de ses débris noirs et verdâtres, la broderie de ses fleurs coquettes et ses draperies de verdures ondulantes au vent, comme des lambeaux de damas. C’est une misère honteuse qui brosse son habit râpé et fait la décente. On répare le parquet dans cette pièce, on le laisse pourrir dans cette autre. Il y a là un effort inutile à conserver ce qui meurt et à rappeler ce qui a fui… »

Vue 3 - Château de Chambord. La salle des gardes, vide. Carte postale (CPArama.com)

« On dirait que tout a voulu contribuer à lui jeter l’outrage à ce pauvre Chambord, que le Primatice avait dessiné, que Germain Pilon et Jean Cousin avaient ciselé et sculpté. Élevé par François 1er, à son retour d’Espagne, après l’humiliant traité de Madrid (1526), monument de l’orgueil qui veut s’étourdir, pour se payer de ses défaites… On l’a donné au Maréchal de Saxe ; on l’a donné aux Polignac, on l’a donné à un simple soldat, à Berthier ; on l’a racheté par souscription et on l’a donné au duc de Bordeaux. On l’a donné à tout le monde, comme si personne n’en voulait ou ne voulait le garder. Il a l’air de n’avoir jamais presque servi et avoir été toujours trop grand. C’est comme une hôtellerie abandonnée où les voyageurs n’ont pas même laissé leurs noms aux murs. »

Vue 4 – Le grand escalier à double révolution. Carte postale (CPArama.com)
Vue 5 – La lanterne coiffant le grand escalier (CPArama.com)

« En allant par une galerie extérieure vers l’escalier d’Orléans, pour examiner les cariatides qui sont censées représenter François 1er […], tournant autour de la fameuse lanterne qui termine le grand escalier, nous avons, à plusieurs reprises, passé la tête à travers la balustrade, pour regarder en bas : dans la cour, un petit ânon qui tétait sa mère, se frottait contre elle, secouait ses oreilles, allongeait son nez, sautait sur ses sabots. Voilà ce qu’il y avait dans la cour d’honneur du château de Chambord ; voilà ses hôtes maintenant… ! »

Deuxième halte : le château d’Amboise…

Ce second château a l’heur de plaire davantage à nos auteurs. Contrairement au monument précédent, le château d’Amboise a connu d’importantes modifications de façade au cours du XIXe siècle. Les deux vues stéréos présentées ci-dessous, bien que postérieures à ce voyage de quinze à trente ans, présentent l’intérêt d’être encore dans l’état où nos voyageurs ont vu le bâtiment. Lors de leur visite, le château vient juste d’être classé à l’inventaire des monuments historiques (1840). Il a été restitué à la famille d’Orléans en 1814, et appartient, à la date de cette visite, au roi Louis-Philippe lui-même, ardent défenseur du patrimoine français. Après une nouvelle période de confiscation suite à la révolution de 1848, il ne sera définitivement restitué à la famille d’Orléans (à laquelle il appartient toujours, à travers la Fondation Saint-Louis) qu’en 1873. La famille royale fait alors procéder à de profondes restaurations qui s’accompagnent de remaniements, comme cela se faisait alors. C’est ainsi que la surélévation qui apparaît en haut à droite de la façade cèdera sa place à deux chiens-assis copiés de ceux de gauche, et que la galerie circulaire qui coiffe la grande tour des Minimes, à gauche de la façade (clairement visible sur la vue Mag1219), sera supprimée au profit d’un second étage de tour, en prolongement de son corps principal.

Le château d’Amboise, la façade dominant la Loire – 1875-1900 – Collection Société Archéologique de Bordeaux, SAB496 – Photographe inconnu

Cette galerie circulaire vitrée qui coiffe alors la tour de façade provoque les railleries de Gustave Flaubert : «  …on [y] a construit, en dépit du bon sens le plus vulgaire, une rotonde vitrée, qui sert de salle à manger. Il est vrai que la vue qu’on y découvre est superbe. Mais le bâtiment est d’un si choquant effet, vu de dehors, qu’on aimerait mieux, je crois, ne rien voir de la vie ou aller manger à la cuisine… »

La façade du château d’Amboise vue de plus près, avec la tour des Minimes dans son état ancien, qui déchaîne les critiques de nos voyageurs – 1863-1899 - Collection Magendie, Mag1219. Photographe inconnu

Malgré cette remarque, le reste de la façade fascine nos visiteurs : la tour qu’il dit admirer à ce stade n’est certainement pas celle qu’il vient de dénigrer explicitement. Il doit donc s’agir de la petite tour étroite, immédiatement accolée au corps de logis de la façade, implantée à droite de la grosse tour défigurée par sa rotonde qui n’intéresse pas nos voyageurs.

« Nous avons passé un grand quart d’heure à admirer la tour de gauche qui est superbe, qui est bistrée, jaune par places, noire de suie dans d’autres, qui a des ravenelles adorables appendues à ses créneaux et qui est, enfin, un de ces monuments parlants qui semblent vivre et qui vous tiennent tout béants et rêveurs sous leurs regards, ainsi que ces portraits dont on n’a pas connu les originaux et qu’on se met à aimer sans savoir pourquoi. »

Vue 6 - Amboise, vue du pied du château d’après une gravure du 19e siècle, la façade du château étant dans le même état que sur nos photos. (Yves Ducourtioux)

On monte au château par une pente douce qui mène au jardin élevé en terrasse, d’où la vue s’étend en plein sur toute la campagne d’alentour. »

La pente douce évoquée ici occupe la tour des Minimes ; c’est un des exemples les plus célèbres de rampe cavalière qui permettait d’accéder à la terrasse arrière du château sans descendre de cheval, voire d’y monter avec une voiture à cheval suffisamment étroite.

À la date de cette visite, bien que restitué à la famille d’Orléans, le château a semble-t-il conservé l’essentiel de son ameublement Empire, hérité de ses occupants précédents, qui n’a pas les faveurs de notre auteur, et suscite à nouveau des remarques cinglantes de sa part !

Vue 7 – Château d’Amboise, Salon Louis-Philippe (chambre d’Orléans), avec les portraits de Mme Adélaïde et Philippe d’Orléans, avant son accession au trône. (Carte postale des années 1960, collection des AD37)

« À l’intérieur du château, l’insipide ameublement de l’empire se reproduit dans chaque pièce. Presque toutes sont ornées des bustes de Louis-Philippe et de Mme Adélaïde [sa mère]. La famille régnante actuelle a la rage de se reproduire en portraits. C’est un mauvais goût de parvenu, une manie d’épicier enrichi dans les affaires et qui aime à se considérer lui-même avec du rouge, du blanc et du jaune, avec ses breloques au ventre, ses favoris au menton et ses enfants à ses côtés… »

« Le château d’Amboise, dominant toute la ville qui semble jetée à ses pieds comme un tas de petits cailloux au bas d’un rocher, a une noble et imposante figure de château-fort, avec ses grandes et grosses tours percées de longues fenêtres étroites, à plein cintre ; sa galerie arcade qui va de l’une à l’autre, et la couleur fauve de ses murs rendue plus sombre par les fleurs qui pendent d’en haut, comme un panache joyeux sur le front bronzé d’un vieux soudard. »

« La Loire coulait au milieu, baignant ses îles, mouillant la bordure des près, faisant tourner les moulins, et laissant glisser sur sa sinuosité argentée les grands bateaux attachés ensembles qui cheminaient, paisibles, côte à côte, à demi endormis au craquement lent du large gouvernail, et, au fond il y avait deux grandes voiles éclatantes de blancheur au soleil. »

Vue 8 – Chalands à voile au pied du château d’Amboise. Gravure ancienne, photo André Arsicaud (Collection AD37, 5Fi015875)
Vue 9 – Saladier décoré d’un train de bateaux. (Musée de la marine de Chaumont sur Loire, Chaumontaufildutemps.over-blog.fr)

La chapelle Saint-Hubert du château

« Dans le jardin au milieu des lilas et des touffes d’arbustes qui retombent dans les allées, s’élève la chapelle, ouvrage du XVIe siècle, ciselée sur tous les angles, vrai bijou d’orfèvrerie lapidaire, plus travaillée encore au-dedans qu’au dehors, découpée comme un papier de boîtes à dragées, taillée à jour comme un manche d’ombrelle chinoise. »

La chapelle Saint-Hubert du château d’Amboise – 1930-1960- Collection Jean-Pierre Lassère – JPL308 – Photographe inconnu

« Il y a sur la porte un bas-relief très réjouissant et très gentil ; c’est la rencontre de Saint-Hubert avec le cerf mystique qui porte un crucifix entre les cornes. Le saint est à genoux ; plane au-dessus un ange qui va lui remettre une couronne sur son bonnet ; à côté on voit son cheval qui regarde de sa bonne figure d’animal étonné ; ses chiens jappent, et, sur la montagne dont les tranches et les facettes figurent des cristaux, le serpent rampe. On voit sa tête plate s’avancer au pied d’arbres sans feuilles qui ressemblent à des choux fleurs. […] Tout près de là, saint Christophe porte Jésus sur ses épaules ; saint Antoine est dans sa cellule, bâtie sur un rocher ; le cochon rentre dans son trou et on ne voit que son derrière et sa queue terminée en trompette, tandis que près de lui un lapin sort les oreilles de son terrier. Tout cela est un peu lourd sans doute, et d’une plastique qui n’est pas rigoureuse. Mais il y a tant de vie et de mouvement dans ce bonhomme et ses animaux, tant de gentillesse dans les détails, qu’on donnerait beaucoup pour emporter çà et pour l’avoir chez soi. »

La porte d’entrée de la chapelle Saint-Hubert et son linteau, une de nos plus anciennes photos d’Amboise – 1857-1860 – Collection Magendie, MAG6117 – Photographes-Éditeurs : Charles Paul Furne ou Henri Tournier

Troisième halte : le château de Chenonceau…

Vue 10 – Le château de Chenonceau vers 1845, dans l’état où nos auteurs l’ont visité (Wikipédia)
Vue 11 – Le château de Chenonceau vers 1856 (Photographie des frères Bisson) / Wikipédia)

Au moment où nos auteurs visitent Chenonceau, il est propriété de François Vallet de Villeneuve, aristocrate rallié à Napoléon 1er qui l’a en conséquence fait comte d’Empire. Après la chute de l’Empire, l’aristocrate et son épouse s’y sont retirés, et y mènent une vie de gentilshommes d’une grande simplicité qui séduit Flaubert, comme il séduira quelques années plus tard Georges Sand, qui écrit en décembre 1845 : « Chenonceau est une merveille. L’intérieur en est arrangé à l’antique avec beaucoup d’art et d’élégance. On y jette toujours son pot de chambre par la fenêtre, ce qui fait le bonheur de [mon fils] Maurice ! »

Malgré un avis défavorable de la commission de classement des monuments historiques, au motif que le monument était propriété privée, il est finalement inscrit sur la liste dès 1840.

« Je ne sais quoi d’une suavité singulière et d’une aristocratique sérénité transpire du château de Chenonceau. Il est à quelque distance du village qui se tient à l’écart respectueusement. On le voit, au fond d’une grande allée d’arbres, entourée de bois, encadré dans un vaste parc à belles pelouses. Bâti sur l’eau, en l’air, il lève ses tourelles, ses cheminées carrées. Le Cher passe dessous, et murmure au bas de ses arches dont les arêtes pointues brisent le courant. C’est paisible et doux, élégant et robuste. Son calme n’a rien d’ennuyeux et sa mélancolie n’a pas d’amertume. »

Le château de Chenonceau, vue générale de la façade est, vraisemblablement dans l’état postérieur aux travaux de transformation. 1865-1870 – Collection Magendie, MAG2364. Photographe inconnu

Le comte René de Villeneuve meurt au château le 12 février 1863. Le domaine revient à ses deux enfants, la marquise de La Roche-Aymon et Septime de Villeneuve, qui ne conserveront pas la dispendieuse demeure, et la mettent en vente en avril 1864.

Il est acquis par Mme Pelouze, riche héritière d’un industriel écossais, Daniel Wilson. Elle entreprend alors, de 1865 à 1878, la « restauration » du château et de son domaine pour une somme estimée à plus d’un million et demi de francs-or. La nouvelle propriétaire fait appel à l’architecte Félix Roguet, disciple de Viollet-le-Duc, pour diriger le pharaonique projet. Les transformations sont difficiles à apercevoir sur les photos dont nous disposons, qui semblent toutefois postérieures à ces interventions.

Château de Chenonceau, vue de la façade ouest, 1870-1900. Collection Magendie, Mag1170. Photographe inconnu

« On entre par le bout d’une longue salle voûtée en ogives qui servait autrefois de salle d’armes. On y a mis quelques armures qui, malgré la nécessité de semblables ajustements, ne choquent pas et semblent à leur place. » Cette salle est désormais appelée le Vestibule.

Vue 12 – Chenonceau, le Vestibule, carte postale des années 1910-1920. Collection des AD37, 10FI070-0141

« Tout l’intérieur est entendu avec goût. Les tentures et les ameublements de l’époque sont conservés et soignés avec intelligence. Les grandes et vénérables cheminées du XVIe siècle ne recèlent pas, sous leur manteau, les ignobles et économiques cheminées à la prussienne qui savent se nicher sous de moins grandes. »

Vue 13 – Château de Chenonceau, les cuisines (années 1960) – Carte postale, collection Robjeann1931

« Dans les cuisines que nous visitâmes également, et qui sont contenues dans une arche du château, une servante épluchait les légumes, un marmiton lavait les assiettes, et debout aux fourneaux, le cuisinier faisait bouillir pour le déjeuner un nombre raisonnable de casseroles luisantes. Tout cela est bien, a un bon air, sent son honnête vie de château, sa paresseuse et intelligente existence d’homme bien né. J’aime les propriétaires de Chenonceau…. »

Il est fréquent que les auteurs du XIXe siècle laissent courir leur imagination dans l’univers des siècles passés. Mais ici, ce sont mêmes des pensées plus coquines qui effleurent notre auteur, qui se verrait bien échanger sa place – excusez du peu – avec… François 1er !

Vue 14 – Chenonceau, la chambre de Diane de Poitiers. Années 1960 (jcn54.uniblog.fr)

« En fait de choses amusantes, il y a encore à Chenonceau, dans la chambre de Diane de Poitiers, le grand lit à baldaquin de la royale concubine, tout en damas blanc et cerise. S’il m’appartenait, j’aurais bien du mal à m’empêcher de ne pas m’y mettre quelquefois. Coucher dans le lit de Diane de Poitiers, même quand il est vide, cela vaut bien coucher dans celui de réalités plus palpables. N’a-t-on pas dit qu’en ces matières tout le plaisir n’était qu’imagination ? Concevez-vous alors, pour ceux qui en ont quelque peu, la volupté singulière, historique et XVIe siècle de poser sa tête sur l’oreiller de la maîtresse de François 1er et de se retourner sur ses matelas ? »

Nous conclurons cette étape sur ce fantasme littéraire… Pour leur prochaine étape, nos auteurs feront halte au château de Clisson en Loire-Atlantique, déjà sur le territoire de la Bretagne historique.

Christian Bernadat

Bibliographie

Par les champs et par les grèves (voyage en Bretagne) par Gustave Flaubert [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102053k/f308.item]

https://www.chateau-amboise.com/fr/page-histoire (Fondation Saint-Louis)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Château_de_Chenonceau

Le Voyage aux Pyrénées selon Hippolyte Taine en 1855/1860

Sixième épisode : nouvelles excursions aux Eaux-Chaudes et à Gabas, à Aas et à Laruns

Cliquer sur les vues stéréoscopiques afin de les afficher sur la Stéréothèque avec leur notice et parfois leur anaglyphe (rouge et bleu).

Défilé et route des Eaux-Chaudes – 1851-1870 – Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0002 – Photographe : Henri Plaut ou Alexandre Bertrand

Rappel des cinq premiers épisodes 

Hippolyte Taine est un des plus tardifs à réaliser son Voyage aux Pyrénées, en 1855, dans le but de suivre une cure thermale, soin alors très prisé dans la bonne société parisienne. Pour cela, à seulement 27 ans, il prend une sorte de « congé sabbatique ». Après Bordeaux, Royan, Bayonne, Biarritz, Saint-Jean-de Luz, Orthez et Pau, notre écrivain voyageur arrive enfin aux Eaux-Bonnes dans la vallée d’Ossau, objectif de son voyage thermal : il nous y fait une description minutieuse de la vie de curiste. Pour ce nouvel épisode, nous allons le suivre dans ses excursions aux environs des Eaux-Bonnes : aux Eaux-Chaudes, ville thermale voisine à huit kilomètres à l’ouest de son lieu de séjour, dans la vallée du gave d’Ossau ainsi qu’au village de Gabas en direction du col du Pourtalet,  ensuite au village d’Aas au nord des Eaux-Bonnes, enfin à Laruns.

Comme précédemment, on s’appuiera pour illustrer cet épisode sur les nombreuses vues disponibles dans la Stéréothèque au sein des collections Magendie et de la Médiathèque de Pau, la plupart du temps issues des séries de vues sur le thème du Voyage aux Pyrénées.

Sur la route des Eaux-Chaudes…

L’entrée de la route vers les eaux-Chaudes, au défilé du Hourat – 1868 – Collection Magendie, Mag6347 – Photographe Jean Andrieu

« Au nord de la vallée d’Ossau est une fente ; c’est le chemin des Eaux-Chaudes. Pour l’ouvrir, on a fait sauter tout un pan de montagne ; le vent s’engouffre dans le froid défilé ; l’entaille perpendiculaire, d’une noire couleur ferrugineuse, dresse sa masse formidable comme pour écraser le passant ; sur la muraille des roches qui fait face, des arbres tortueux se penchent en étages, et leurs panaches clairsemés flottent bizarrement entre les saillies rougeâtres. La route surplombe le Gave, qui tournoie à cinq cents pieds plus bas. C’est lui qui a creusé cette prodigieuse rainure ; il s’y est repris à plusieurs fois et pendant des siècles ; deux étages de niches énormes arrondies marquent l’abaissement de son lit et les âges de son labeur ; le jour paraît s’assombrir, quand on entre ; on ne voit plus sur sa tête qu’une bande de ciel. »

Les thermes des Eaux-Chaudes et la vallée d’Ossau – 1851-1870 – Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0159 – Photographe : Henri Plaut

« Entre deux tours cannelées de granit, s’allonge le petit village des Eaux-Chaudes. Qui songe ici à ce village ? Toute pensée est prise par les montagnes. La chaîne orientale, subitement tranchée, descend à pic comme le mur d’une citadelle ; au sommet, à mille pieds de la route, des esplanades développent leurs forêts et leurs prairies, couronne verte et humide, d’où, par centaines suintent les cascades. Elles serpentent éparpillées, floconneuses, comme des colliers de perles égrenées, sur la poitrine des montagnes, baignant les pieds des chênes, noyant les blocs de leur tempête, puis viennent s’éteindre dans les longues couches où le roc uni les endort. »

Le village de Gabas

Gabas est le dernier village en direction du col du Pourtalet, à dix kilomètres au-delà des Eaux-Chaudes, mais encore à quinze kilomètres de la frontière espagnole. C’est là qu’était installé le bâtiment de la Douane, ainsi qu’un Lazaret dans lequel, sous l’ancien Régime, on mettait en quarantaine les voyageurs en provenance d’Espagne.

L’arrivée au village de Gabas – 1856-1858 – Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0056 – Photographe : Alexandre Bertrand

« Gabas est un hameau dans une maigre plaine. Le torrent y gronde sous des glaciers, parmi des troncs brisés ; il descend engouffré (sic) de l’escarpement entre des colonnades de pins, habitants muets de la gorge. Ce silence et cette roide attitude font contraste avec les sauts désespérés de l’eau neigeuse. Il y fait froid, tout y est triste… »

Vue sur le Pic du Midi d’Ossau depuis la route de Gabas – 1862-1868 – Collection Magendie, Mag6348 – Photographe : Jean Andrieu

« … seulement, à l’horizon, on aperçoit le pic du Midi, splendide, qui lève ses deux pieux ébréchés, d’un gris fauve, au milieu du jour serein. »

Le Pic du Midi dont nous parle Taine est le Pic du Midi d’Ossau (2 884 m), à ne pas confondre avec le Pic du Midi de Bigorre bien plus connu.

Fête au village d’Aas

Taine est de retour aux Eaux-Bonnes. Il nous emmène maintenant assister à une fête au village d’Aas, à quelques kilomètres au nord de son séjour thermal.

Le pont à l’arrivée au village d’Aas – 1862-1868 – Collection Magendie, Mag6333 – Photographe Jean Andrieu

« Le 8 août, dès neuf heures du matin, on entendait à une demi-lieue des Eaux-Bonnes le son aigu d’un flageolet, et les baigneurs [les curistes] se mettaient en marche pour Aas. On y va par un chemin étroit et taillé dans la montagne Verte, sur lequel se penchent des tiges de lavande et des bouquets de fleurs sauvages. »

Ce que nous décrit Taine est la fête de la Saint-Laurent qui se déroulait à Aas traditionnellement autour du 10 août. Des témoignages d’anciens confirment que, sur leur petite place, les Ossalois se mélangeaient aux curistes étrangers des Eaux-Bonnes pour qui la fête de Saint-Laurent était une distraction.

Vue 1 – Le village d’Aas et le Pic du Ger – Carte postale
Vue 2 – Groupe de musiciens sur leur estrade soutenue de tonneaux – Carte postale (Ossau 1900)

« Nous entrâmes dans une rue large de six pieds : c’est la grande rue. Des enfants en bonnet écarlate, étonnés de leur magnificence, se tenaient roides sur les portes et nous regardaient avec une admiration muette. La place publique est auprès du lavoir, grande comme une petite chambre : c’est là qu’on danse. On y avait posé deux tonneaux, sur les tonneaux deux planches, sur les planches deux chaises, sur les chaises deux musiciens, le tout surmonté de deux beaux parapluies bleus faisant parasols ; car le soleil était de plomb, et il n’y avait pas un arbre. »

« Sous le toit du lavoir, de vieilles femmes appuyées aux piliers causaient en groupes […]. Au-dessus de l’esplanade, sur des pointes de roc qui faisaient gradins, les femmes regardaient la danse, en costume de fête : grand capuchon écarlate, corsage brodé, argenté, à fleurs de soie violette ; châle jaune, à franges pendantes ; jupe noire plissée, serrée au corps ; guêtres de laine blanche. Ces fortes couleurs, le rouge prodigué, les reflets de la soie sous une lumière éblouissante, mettaient la joie au cœur. »

« Autour des deux tonneaux tournoyait une ronde d’un mouvement souple, cadencé, sur un air monotone et bizarre, terminé par une fausse note, aigüe, d’un effet saisissant. Un jeune homme en veste de laine, en culotte courte, conduisait la bande ; les jeunes filles allaient gravement, sans parler ni rire ; leurs petites sœurs, au bout de la file, essayaient le pas à grand-peine, et la rangée de capulets de pourpre ondulait lentement comme une couronne de pivoines. De temps en temps le chef de la danse bondissait brusquement avec un cri sauvage, et l’on se rappelait qu’on était dans la patrie des ours, en plein pays de montagnes. »

Vue 3 – La danse ou ronde béarnaise (Mémoire des Pyrénées)

« Ces gens sont poètes. Pour avoir inventé ces habits, il faut qu’ils aient été amoureux de la lumière. Jamais le soleil du Nord n’eût inspiré cette fête de couleurs ; leur costume est en harmonie avec leur ciel. […] Le soleil anime l’éclat de ces habits, et, dans cette splendeur dorée, toutes les laideurs disparaissent. »

« Avez-vous senti cette expression originale et sauvage ? Comme elle convient au paysage ! Cet air n’a pu naître que dans les montagnes : le froufrou du tambourin est comme la voix traînante du vent lorsqu’il longe les vallées étroites ; le son aigu du flageolet est comme le sifflement de la brise quand on l’écoute sur les cimes dépouillées ; la note finale est un cri d’épervier qui plane ; les bruits de la montagne se reconnaissent encore, à peine transformés par le rythme de la chanson. La danse est aussi primitive, aussi naturelle, aussi convenable au pays que la musique : ils vont la main dans la main, tournant en rond. […] »

 

 

Vue 4 – L’orchestre Ossalois, illustré par Gustave Doré – 3ème édition, p 204

« Ce saut, qui vous semble étrange, est une de leurs habitudes, partant un de leurs plaisirs. Pour composer une fête, ils ont choisi ce qu’ils ont trouvé d’agréable dans les habitudes de leurs yeux, de leurs oreilles et de leurs jambes. N’est-ce pas la fête la plus nationale, la plus vraie, la plus harmonieuse, et, partant, la plus belle qu’on puisse imaginer. »

Fête religieuse au bourg de Laruns

Laruns est un gros bourg, en contrebas de la vallée d’Ossau. Taine nous y conduit maintenant, certainement à l’occasion de la fête mariale du 15 août, très suivie dans le Sud-Ouest, avec ses deux facettes, profane et religieuse.

Manifestement, notre écrivain n’y vient pas par religiosité : pour lui, comme semble-t-il, pour beaucoup de curistes de l’époque, cette fête est déjà une attraction qui attise la curiosité des voyageurs. Il s’abandonne alors à une peinture pittoresque et incisive du spectacle, dans l’esprit des Caractères de La Bruyère ou des Lettres Persanes de Montesquieu…

Vue 5 - Jour de fête à Laruns – Carte postale (Collection Municipalité de Laruns)

« Laruns est un bourg. Au lieu d’un tonneau, il y avait quatre fois deux tonneaux et autant de musiciens, qui jouaient tous ensemble et chacun un endroit différent du même air. Excepté ce charivari et plusieurs magnifiques culottes de velours, la fête était la même que celle d’Aas. Ce qu’on va voir, c’est la procession. »

« On assiste d’abord aux vêpres : les femmes dans la nef sombre de l’église, les hommes dans une galerie au premier étage, les petits garçons dans une deuxième galerie plus haute, sous l’œil d’un maître d’école renfrogné. Les jeunes filles, agenouillées contre la grille du chœur, disaient des Ave Maria auxquels répondait la voix grave de l’assistance ; leurs voix nettes et métalliques formaient un joli contraste avec le bourdonnement sourd des répons retentissants. De vieux loups de montagne arrivés de dix lieues s’agenouillaient lourdement et faisaient crier le bois noirci de la balustrade. »

Vue 6 – Vêpres dans l’église de Laruns - Illustration de Gustave Doré – 3ème édition, p 206

« Une demi-clarté tombait sur la foule pressée et assombrissait l’expression de ces figures énergiques. On se fût cru au XVIe siècle. Cependant les petites cloches joyeuses babillaient de leurs voix grêles et faisaient le plus de bruit possible, comme une juchée de poules au haut du clocher blanc. »

Vue 7 – Procession sortant de l’église à Laruns - Carte postale (Collection Municipalité de Laruns)

« Au bout d’une heure, la procession s’ordonna fort artistement et sortit. La première partie du cortège était amusante : deux files de petits polissons en veste rouge, les mains jointes sur le ventre pour y tenir leur livre, faisaient effort pour se donner un air de componction, et regardaient en dessous d’une façon comique. Cette bande de singes habillés était menée par un brave prêtre, dont les rabats plissés, les manchettes et les dentelles pendantes battaient et flottaient comme des ailes. Puis un suisse piteux, en habit de douanier sale ; puis un beau maire en uniforme, l’épée au côté ; puis deux longs séminaristes, deux petits prêtres rebondis, une bannière de la Vierge, enfin tous les douaniers et tous les gendarmes du pays ; bref, tous les acteurs de la civilisation. La barbarie était plus belle : c’était la procession des hommes et des femmes qui, un petit cierge à la main, défilèrent pendant trois quarts d’heure.

J’ai vu là des figures comme celle d’Henri IV, avec l’expression sévère et intelligente, l’air sérieux et fier, les grands traits de ses contemporains. Il y avait surtout de vieux pâtres en houppelandes rousses de poils feutrés, le front traversé, non de rides, mais de sillons, bronzés et brûlés du soleil, le regard farouche comme celui d’une bête fauve, dignes d’avoir vécu au temps de Charlemagne. Certainement, ceux qui défirent Roland n’avaient pas une physionomie plus sauvage.

Enfin, parurent cinq ou six vieilles femmes telles que je n’en aurais jamais imaginé : une cape de laine blanche les enveloppait comme une couverture ; on ne voyait que leur face noirâtre, leurs yeux de louve enfoncés et féroces, leurs lèvres marmottantes, qui semblaient dire le grimoire. On pensait involontairement aux sorcières de Macbeth ; l’esprit était transporté à cent lieues des villes, dans les gorges désertes, sous les glaciers perdus où les pâtres passent des mois entiers dans les neiges d’hiver, auprès des ours qui hurlent, sans entendre une parole humaine, sans autre compagnon que les pics décharnés et les sapins mornes. Ils ont pris à la solitude quelque chose de son aspect. »

* * *

Taine termine son chapitre en dissertant de manière un peu tortueuse ; en particulier, il fustige gentiment le penchant des Béarnais à la mendicité polie :

« Le désintéressement n’est pas une vertu de montagne. Dans un pays pauvre, le premier besoin est le besoin d’argent. On dispute pour savoir s’ils considèrent les étrangers comme une proie ou comme une récolte ; les deux opinions sont vraies : c’est une proie qui chaque année donne une récolte. Voici un détail bien petit, mais capable de montrer avec quelle dextérité et quelle passion ils tondent un œuf.

« Les mendiants pullulent. Je n’ai jamais rencontré un enfant qui ne me demandât l’aumône ; tous les habitants font ce métier, de quatre à quinze ans. Personne n’en a honte. Vous regardez de toutes petites filles, qui marchent à peine, assises au pas de leur porte et occupées à manger une pomme : elles viennent en trébuchant vous tendre la main. »

Vue 8 – Mendicité dans les montagnes béarnaises – Illustration de Gustave Doré – 3ème édition, p 213

« Vous trouvez dans une vallée un jeune pâtre auprès de ses vaches ; il s’approche et vous demande quelque petite chose. Une grande fille passe avec un fagot sur la tête ; elle s’arrête et vous demande quelque petite chose. Un paysan travaille au chemin. « Je fais une belle route, dit-il ; donnez-moi quelque petite chose. »

« Une bande de polissons jouent au bout d’une promenade ; dès qu’ils vous voient, ils se prennent par la main, commencent la danse du pays ; et finissent par quêter quelque petite chose. »

Vue 9 – Enfants en train de mendier - Illustration de Gustave Doré – 3ème édition, p 213

« Il en est ainsi dans toutes les Pyrénées… ». C’est sur ce constat que Taine termine son chapitre.

Pour sa prochaine étape, notre auteur nous conduira dans la vallée de Luz (aujourd’hui Luz-Saint-Sauveur), bien plus à l’est, au pied du cirque de Gavarnie.

Christian Bernadat

Bibliographie :

Hippolyte Taine, Voyage aux Pyrénées, 3e édition (sur Gallica)

René Arripé, Ossau 1900, Le canton de Larruns, Ed.Loubatières, Toulouse, 1987

Jacques Gimard et Eleder Bidard, Mémoire de Pyrénées, Ed. Le Pré aux Clercs, 2001

Hippolyte Taine sur Wikipédia

Aas sur Wikipédia

Cartes postales anciennes

Le saviez-vous ? Le char d’assaut est une innovation de la Première Guerre mondiale

Cliquer sur les vues stéréoscopiques afin de les afficher sur la Stéréothèque avec leur notice et parfois leur anaglyphe (rouge et bleu).

Colonne de chars d’assaut Saint-Chamond vers Missy-aux-Bois, 1917-1918, Collection Dezarnaud, DEZ103 – Photographe inconnu

La commémoration annuelle de l’armistice de 1918 est l’occasion de se pencher sur un nouvel exemple remarquable de la documentation photographique conservée au sein de la Stéréothèque : les collections de vues Cestas, Dezarnaulds et Valette comportent huit vues remarquables et rares qui nous permettent de mettre en lumière les trois modèles des premiers chars d’assauts conçus par les ingénieurs français, occasion privilégiée de rappeler l’apparition révolutionnaire de ce moyen moderne de « faire la guerre », même si l’on ne peut que déplorer, bien sûr, le déploiement de tant d’ingéniosité humaine pour une invention aux effets qui peuvent s’avérer dramatiques.

Au cours de ce premier conflit mondial, en 1916, l’État-major allié cherche en effet de nouveaux moyens pour tenter de sortir de la guerre de position et de prendre enfin un avantage déterminant sur l’ennemi.

Le premier char d’assaut fut britannique

À peine quelques mois après le début de la Première Guerre mondiale, dès le mois d’octobre 1914, un tacticien de la British Army, le colonel Swinton, revient d’une visite au front convaincu que la combinaison de la guerre de tranchées et de la mitrailleuse exigeait un véhicule armé, blindé et équipé de chenilles. Après quelques atermoiements, ce projet atterrit sur le bureau de Winston Churchill qui en comprend l’intérêt et constitue un comité pour l’étude de prototypes dits de « lands chips ». Swinton les rebaptise « tanks » (réservoirs) pour faire croire que le Royaume-Uni produisait des réservoirs d’eau autotractés à destination de la Mésopotamie…

Au sein de l’armée britannique, le général Haig était particulièrement impatient de gagner du terrain au cours de la bataille de la Somme. Il voulut disposer des premiers 50 engins disponibles.

Ce furent les chars Mark I avec leur forme rhomboïde, conçus pour franchir une tranchée de près de 4 m de largeur et un obstacle de plus de 1 m de haut. Toutefois, une fois franchie la tranchée, ils devaient obliquer et longer la tranchée pour la mitrailler latéralement, d’où la disposition des mitrailleuses sur les côtés de la caisse.

Il faisait 8 m de long et 4 m de large, pesait près de 30 tonnes ; sa vitesse de pointe était à peine supérieure à celle d’un homme au pas.

Vue 1 – 1ère apparition du char d’assaut britannique Mark I sur la bataille de la Somme le 25 septembre 1916. (Photo Ernest Brooks / Wikipedia)

L’équipage comprenait huit hommes, dont deux chargés de manœuvrer chaque chenille. Son autonomie ne dépassait pas 40 km et les chenilles devaient être remplacées à peu près tous les 80 km !

Le 15 septembre 1916, lorsque ces chars apparaissent sur le front aux environs de Flers, ils provoquent la surprise générale dans les rangs allemands et un peu d’effroi. Pourtant, au cours de cette bataille, ils n’apportent rien de décisif quant à l’issue des combats, et leur performance décevante ne fait qu’accroître le mépris des officiers conservateurs.

Swinton fut démis de ses fonctions de chef des unités de blindés britanniques. Après la Somme, le ministère de la Guerre essaya d’annuler une commande de 1 000 nouveaux blindés et, quand certains d’entre eux s’envasèrent dans les marais de Passchendaele (au nord-est d’Ypres en Belgique), la production fut réduite de 4 000 à 1 300 chars. « Au lieu de mettre en doute son propre jugement, commenta l’historien militaire britannique sir Basil Liddell Hart, l’état-major britannique perdit progressivement toute confiance dans les tanks. »

Au cours de cette guerre, il n’y a pas que les armements qui évoluent fortement : les opinions publiques sont avides d’informations et les journaux les renseignent régulièrement. Ainsi, l’hebdomadaire L’Illustration consacre chaque semaine l’essentiel de sa livraison aux nouvelles du front et aux innovations militaires : très rapidement, la nouvelle se répandit de l’engagement au front de cette innovation spectaculaire. Quinze jours après la première apparition de cet engin tout à la fois diabolique et révolutionnaire, la publication avait prévu de fournir à ses lecteurs une première « gravure » de l’engin.

Vue 2 - Première photographie autorisée du char britannique, L’Illustration du 2 décembre 1916

Or, l’hebdomadaire en est empêché par la censure militaire ; il s’en explique ainsi dans sa livraison du 30 octobre 1916 : « La photographie des tanks ne pourra pas être publiée avant quelque temps : à l’heure actuelle, elle intéresserait plus encore les ingénieurs militaires allemands que le public britannique ou français. » En lieu et place, elle publie un extrait d’un chapitre de l’auteur de science-fiction anglais H.G. Wells, qui, quelques années plus tôt, décrivait avec une anticipation troublante ce qu’il nommait des « cuirassés de terre ».

Ce n’est finalement que le 2 décembre 1916, soit deux mois et demi après les premiers engagements de la machine infernale, que l’Illustration est autorisée à publier une première photo (flatteuse et impressionnante) de l’engin.

En même temps, les français s’activent aussi sur ce concept

De manière tout à fait indépendante, sous la conduite du général Jean Baptiste Eugène Estienne, les Français développent leurs propres versions d’un engin blindé, le char Schneider CA1, testé dès février 1916, puis le char Saint-Chamond.

Au début de l’année 1916, la société Schneider et les Forges et Aciéries de la Marine et d’Homécourt (un arsenal militaire) furent chargées de développer ensemble un prototype commun. Mais, l’ingénieur en chef de Schneider rejette ce prototype et privilégie un nouveau plan, avec une caisse qui rendrait possible un véhicule plus léger. Schneider refuse de partager le brevet associé à cette nouvelle conception et les Forges de Saint-Chamond ne veulent pas payer de droit à Schneider. Ainsi, les deux entreprises vont travailler sur deux véhicules différents.

De chaque côté, quand l’engin idéal fut enfin mis au point, sa production démarra. L’idée était d’utiliser en masse ces blindés pour provoquer un coup de théâtre militaire.

C’est ainsi que, six mois à peine après la présentation du premier char d’assaut britannique au cours de la bataille de la Somme, les français présentent en avril 1917 deux engins assez voisins : le char Schneider CA1 et le char Saint-Chamond. Les sociétés Saint-Chamond et Schneider reçoivent alors chacune une commande de l’Armée française de quatre cents exemplaires.

Le char Schneider CA 1 :

Char d’assaut Schneider ouvrant la voie aux fantassins, route de Craonnelle (Chemin des Dames) (du 16 avril au 24 octobre 1917), Collection Valette, VAL115 – Photographe inconnu

Le gros char Schneider CA1 répondait à la demande de l’État-Major français pour ouvrir des passages à l’infanterie à travers les réseaux de fil de fer barbelés et pour détruire les nids de mitrailleuses ennemis. Développé à partir de janvier 1915 sous l’impulsion du colonel Estienne, le prototype, conçu par l’ingénieur Eugène Brillé, a été présenté au président de la République Raymond Poincaré par la Société Schneider le 16 juin 1915.

400 unités sont commandées à SOMUA, une filiale de Schneider, en même temps qu’une commande de même nombre de l’engin blindé concurrent développé par les Forges de Saint-Chamond. Son équipage comporte un conducteur et cinq servants ; il porte un canon court de 75 mm BS (Blockhaus Schneider) monté à l’avant droit et deux mitrailleuses Hotchkiss latérales, protégées par des boucliers hémisphériques. L’avant comporte une étrave munie d’un rail d’acier (bien visible sur la vue ci-dessus) qui permet de cisailler et d’écraser les réseaux de barbelés, et qui peut aussi faciliter le franchissement des tranchées.

Ces chars furent péniblement amenés sur place pour la grande offensive du Chemin des Dames le 16 avril 1917, où ils combattent pour la première fois. Craonnelle est une des communes de l’Aisne concernée par la bataille, au cours de l’offensive lancée par le général Nivelle entre le 16 avril et le 24 octobre 1917. La vue VAL115 ci-dessus est donc prise au cours de cette offensive, dans la configuration correspondant au cahier des charges du blindé, à savoir d’ouvrir la voie aux fantassins.

Mais, les Français y font une douloureuse expérience : à l’issue de ce premier engagement, plus de la moitié des chars sont détruits par l’artillerie adverse. Sur 132 chars Schneider engagés, 35 furent brûlés et 17 immobilisés par l’artillerie allemande, 18 eurent des pannes mécaniques ou de terrain. Il sera pourtant utilisé sans discontinuer jusqu’à l’Armistice de 1918.

Vue 3 – Char Schneider CA1 engagé le 16 avril 1917 (Wikipedia)

L’impression qu’ils provoquaient sur l’ennemi pouvait cependant être énorme ; le 5 mai 1917, Spindler, un journaliste allemand, note dans son journal ce qu’un officier allemand a dit à un de ses amis : « Les tanks ! Leur aspect seul est déjà terrifiant. Tels des monstres antédiluviens, ils rampent vers vous ; ni les réseaux barbelés ni les tranchées ne retardent leur course. Mais, c’est surtout à l’aube, quand ils émergent du brouillard, qu’ils vous glacent d’épouvante… »

L’habitabilité du char est très étroite pour un équipage de six hommes ; ses capacités de ventilation ainsi que le mauvais champ de vision qu’il offre à l’équipage le rendent pénible à utiliser. Enfin, son blindage latéral initial est trop faible (vulnérable aux balles « K » à noyau d’acier allemandes) et son réservoir d’essence initialement placé à l’avant le rend très vulnérable.

Dans les versions suivantes, le réservoir d’essence sera déplacé à l’arrière et sa caisse sera dotée d’un surblindage de 5,5 mm. Par contre, le moteur Schneider, les boîtes de transmission et les chenilles sont relativement fiables : de ce fait, l’engin restera en service après la première guerre mondiale, notamment dans l’armée espagnole pendant la guerre du Rif et jusqu’au siège de l’Alcazar de Tolède où les derniers exemplaires espagnols disparurent.

Le char Saint-Chamond :

Chars d’assaut Saint-Chamond en colonne d’attaque à Missy-aux-Bois (Chemin des Dames, avril 1917), Collection Dezarnauds, DEZ075 – Photographe inconnu

La Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine et d’Homécourt (FAMH) présente au Ministère de la Guerre, dans son usine de Saint-Chamond dans la Loire, un prototype qui se veut plus performant que le Schneider, car armé d’un canon de 75 mm et de quatre mitrailleuses. En s’appuyant sur les relations d’un de ses directeurs techniques, le colonel Emile Rimailho, co-inventeur du canon de 75 mm, modèle 1897, les Forges de Saint-Chamond font accepter par le Ministère le montage d’un tel canon sur leur char. Le résultat est un blindé plus long et plus lourd que le char Schneider, avec un compartiment de combat allongé, dépassant le train de chenilles à l’avant comme à l’arrière. Outre le canon de 75 sur l’avant, il était équipé d’un rostre pour défoncer les chevaux de frise et de quatre mitrailleuses, une sur chaque face (sur l’avant, l’arrière et les deux côtés).

Le premier prototype du char Saint-Chamond est présenté à l’Armée et approuvé en septembre 1916. Les premières sorties d’usine datent d’avril 1917. Quatre cents exemplaires seront produits et livrés à l’Armée.

Vue 4 - Le char Saint-Chamond en présentation à l’État-Major (Plaquette FAMH)
Vue 5 - L’atelier de montage des chars à l’usine de Saint-Chamond (Loire) (Plaquette FAMH)

Ce char est capable d’une meilleure vitesse de pointe sur terrain plat, grâce à son moteur Panhard et Levassor sans soupapes plus puissant et grâce à l’utilisation d’une transmission électrique « Crochat-Colardeau » (utilisée avant-guerre sur les automotrices de chemin de fer) qui rend possible une conduite relativement souple et rapide sur terrain plat. Malheureusement ces avantages techniques ne sont valables que sur route et il se révèle assez peu efficace sur des terrains bouleversés par les tranchées et les impacts de l’artillerie. Mais, la principale faiblesse du char Saint-Chamond est son train de chenilles beaucoup trop court, sujet à de fréquents déraillements.

Lors de leurs premières sorties sur le terrain, la silhouette de ces engins affolait les soldats ennemis. Mais ils se révélèrent peu efficaces en offensive. Cependant, en 1918, lors de la reprise de la guerre de mouvement en rase campagne, son canon de 75 mm est utilisé pour attaquer à distance l’artillerie de campagne adverse. Le 26 mai 1917, L’Illustration put publier un premier reportage complet, avec de nombreuses photos sur l’engagement d’une colonne de ces chars français de l’escadron du commandant Bossut le 16 avril ; puis, le 2 juin, un second reportage sur le combat mené le 5 mai précédent.

Vue 6 – Char Saint-Chamond – L’Illustration n°3874 du 02-06-1917

Après la guerre, l’Armée française préfèrera s’équiper avec des chars légers Renault beaucoup plus maniables. Les chars Saint-Chamond seront désarmés assez rapidement. Un seul exemplaire a été conservé au musée des blindés de Saumur.

Vue 7 – Réplique du char Saint-Chamond – Photo Association Mémoire de Poilus / La Vie de l’Auto

En 2017, l’Association Mémoire de Poilus d’Avignon a réalisé la réplique ci-contre, entièrement fonctionnelle, qui permet de juger de la taille de cette machine. Elle est actuellement exposée au Musée de la Grande Guerre à Meaux.

Les terribles conditions d’utilisation du char pour son équipage :

Quelques photos permettent d’imaginer les conditions épouvantables que les pauvres servants de ce char Saint-Chamond devaient supporter à l’intérieur de ces cages d’acier ! Ces deux vues sont des témoignages primordiaux – et sans doute rares – de l’enfer qu’ils devaient endurer.

Intérieur d’un char Saint-Chamond, Collection Valette, VAL089 – Photographe inconnu

L’équipage était composé de 9 personnes : un conducteur, un canonnier, quatre mitrailleurs, un mécanicien et deux servants. Au premier plan de la vue ci-dessus, on aperçoit, à gauche, le moteur Panhard et Levassor de 90 chevaux et, à droite, un mitrailleur latéral ; au second plan, au fond, tout à droite sur la vue de gauche, le mitrailleur de l’avant, puis à gauche le canonnier et l’affut de son canon de 75 bien visible, enfin, tout à gauche, le conducteur, assis plus haut que ses camarades .

Intérieur du char Saint-Chamond, Collection Dezarnaulds, DEZ062 – Photographe inconnu

Sur cette seconde vue, le cliché est inversé par rapport à la photo précédente et à la réalité, car la mitrailleuse d’avant était à droite et donc le poste de pilotage à gauche. Malgré l’insuffisance de luminosité du cliché, on voit ici à droite le moteur Panhard, au fond à droite le conducteur, les yeux rivés sur un instrument de visée, tenant dans sa main gauche un « gouvernail » et, au milieu, le canonnier à côté de sa pièce de 75 mm.

Cet équipage était installé dans un inconfort total qu’il faut imaginer : le bruit, la chaleur et l’odeur insupportables dégagés par le moteur sans capot ni protection ni insonorisation, les vibrations dues aux chenilles, sans parler des impacts des tirs ennemis…. Les hommes étaient revêtus d’épais blousons de cuir pour tenter de les protéger d’éventuels éclats d’obus qui pouvaient transpercer le blindage (non résistant aux munitions les plus lourdes) et aux risques d’incendie.

Ainsi, le 2 juin 1917, L’Illustration écrit : « Pendant le feu, la vie est terrible à l’intérieur d’un char d’assaut. La place y est restreinte, comme on peut le penser. Mitrailleurs, canonniers, pourvoyeurs, ont juste la place nécessaire à leur service et juste ce qu’il leur faut de « regards » sur l’extérieur. Ils ont un esprit de corps bien à eux, qu’ils doivent aux pertes courageusement subies, aux dangers, à l’efficacité certaine de leurs efforts… »

Les chars Renault FT :

Char Renault FT en pleine action (août 1917 – novembre 1918), Collection Dezarnaulds, DEZ060 – Photographe inconnu

Livrés à partir d’août 1917, ces chars légers blindés (6,7 tonnes) se montreront plus mobiles et plus efficaces que les chars lourds Schneider ou Saint-Chamond. Leur équipage est limité à deux soldats : un conducteur et un canonnier. Equipés d’une tourelle pivotante à 360° (configuration ensuite adoptée par l’ensemble des constructeurs de char), ils furent fabriqués à 3 700 exemplaires, dont certains sous licence chez d’autres constructeurs comme Berliet.

La position du char ci-dessus, en train de franchir une fortification, est spectaculaire. À l’arrière, on peut apercevoir une pièce d’appui qui lui permettait de ne pas basculer par l’arrière. On imagine cependant l’entraînement qu’il fallait à son équipage pour ne pas paniquer lors de la plongée après franchissement de l’obstacle !

Au second plan, un char Renault, à l’arrêt en position de guet, Collection Cestas, CES008 – Photographe inconnu
Vue 8 –Chars Renault d’une unité américaine en forêt de l’Argonne, 26 septembre 1918 (Wikipedia).

La licence fut aussi concédée aux États-Unis qui ne disposaient pas de tels engins et qui en équipèrent leurs unités sur les champs de bataille européens.

Lors de sa première grande opération indépendante au cours de la bataille de Saint-Mihiel en septembre 1918, l’US Army engagea 144 chars, tous de fabrication française, surtout des Renault FT, sous le commandement du lieutenant-colonel George Patton, qui s’illustrera ensuite durant la Seconde Guerre mondiale.

Après la guerre, c’est avec ce char léger que l’Armée française préféra s’équiper.

L’intérêt tactique du char d’assaut émerge enfin à l’issue du conflit de 14-18 :

Depuis leur introduction sur la scène du conflit par les Français et les Britanniques, s’ils firent forte impression dans les rangs allemands, les chars d’assaut blindés n’eurent cependant pas d’effet réellement décisif sur la résolution de la plupart des combats.

C’est seulement lors de la bataille de Cambrai (novembre-décembre 1917), préparée par J. F. C. Fuller, chef des opérations du Tank Corps britannique, que ce dernier engagea en masse des chars Mark IV avec un certain succès, ce qui révéla enfin la puissance des blindés. Fuller deviendra un des théoriciens de la guerre blindée, mais il fallut encore une année aux généraux alliés pour réaliser que les chars avaient définitivement supplanté les armes, les principes et les tactiques de naguère.

Tout à la fin du conflit, les allemands, après avoir saisi au combat quelques exemplaires, tentèrent de copier ces matériels, mais ce fut un fiasco. Ils furent très en retard en ce domaine, et parvinrent seulement en 1918 à construire et à engager 20 chars A7V, des « boîtes blindées » peu manœuvrables.

Le concept des chars étant maintenant banalisé, de nombreuses nations conçurent et construisirent des nouveaux modèles entre les deux guerres. Pendant les années 1920, les chars britanniques furent les plus avancés. À la suite de la guerre et de l’application du traité de Versailles, la France et l’Allemagne de Weimar se trouvaient encore dans un état économique précaire. Les conditions de la paix n’autorisaient pas ces deux pays à se lancer dans le développement de chars efficaces.

Christian Bernadat

Sources :

Histoire du char d’assaut, Wikipédia

L’Illustration, articles des 30 octobre et 2 décembre 1916, 26 mai, 2 juin et 29 décembre 1917 (Collection CLEM/don Monboisset)

Char Schneider CA1, Wikipédia

La bataille du Chemin des dames, Wikipédia

Char Saint-Chamond, Wikipédia

Char d’Assaut « Saint-Chamond », Modèle 1917, Centre d’Etudes et de Recherches du Patrimoine Industriel, Forges et Aciéries de la Marine et d’Homécourt (FAMH), (Brochure, 3ème T 2014)

Char Renault FT, Wikipédia

La Vie de l’Auto n°1992, 7 octobre 2021

Le Voyage aux Pyrénées selon Hippolyte Taine en 1855/1860

Cinquième épisode : excursions aux alentours des Eaux-Bonnes

Panorama sur la vallée d’Ossau (1858), Collection Magendie, MAG2291

Rappel des quatre premiers épisodes :

Hippolyte Taine est un des plus tardifs à réaliser son Voyage aux Pyrénées, en 1855, dans le but de suivre une cure médicale, soin alors très prisé dans la bonne société parisienne. Pour cela, à seulement 27 ans, il prend une sorte de « congé sabbatique ». Après Bordeaux et Royan, Bayonne, Biarritz et Saint-Jean-de Luz, Orthez et Pau, notre écrivain voyageur arrive enfin aux Eaux-Bonnes dans la vallée d’Ossau, objectif de son voyage thermal : il nous fait alors une description minutieuse de la vie de curiste. Pour ce nouvel épisode, nous allons le suivre dans ses excursions aux alentours de la ville de cure, comme le ferait aujourd’hui tout curiste.

Comme précédemment, on s’appuiera pour illustrer cet épisode sur les nombreuses vues disponibles dans la Stéréothèque au sein des collections Magendie et de la Médiathèque de Pau, la plupart du temps issues des séries des vues sur le thème du Voyage aux Pyrénées.

En partant au hasard le long du Valentin…

« J’ai voulu trouver du plaisir à mes promenades, et je suis parti seul, par le premier sentier venu, allant devant moi au hasard. Pourvu qu’on ait remarqué deux ou trois points saillants, on est sûr de retrouver sa route… On a les jouissances de l’imprévu, et l’on fait la découverte du pays… »

« Le cours du Valentin n’est qu’une longue chute à travers des rochers roulés. Le long de la promenade Eynard, pendant une demi-lieue, on l’entend gronder sous ses pieds. »

Le Valentin au Gros Hêtre (1868), Collection Magendie, MAG6490

« Au pont du Discoo, le sol lui manque : il tombe dans un demi-cirque, de gradins en gradins, en jets qui se croisent et qui heurtent leurs bouillons d’écume ; puis, sous une arcade de roches et de pierres, il tournoie dans de profonds bassins dont il a poli les contours, et où l’émeraude grisâtre de ses eaux jette un doux reflet tranquille. Tout à coup, il saute de trente pieds, en trois masses sombres, et roule en poussière d’argent dans un entonnoir de verdure. Une fine rosée rejaillit sur le gazon qu’elle vivifie, et ses perles roulantes étincellent en glissant le long des feuilles. »

Vue 1 – La cascade du Discoo (sur le Valentin) – Lithographie par Victor Petit, (Souvenirs des Eaux-Bonnes) / Le voyage aux Pyrénées

La gorge et la cascade du Serpent

« De là, un sentier dans une prairie conduit à la gorge du Serpent : c’est une entaille gigantesque dans la montagne perpendiculaire. Le ruisseau qui s’y jette rampe écrasé sous des blocs entassés ; son lit n’est qu’une ruine. On monte le long d’un sentier croulant, en s’accrochant aux tiges de buis et aux pointes de rochers ; les lézards effarouchés partent comme une flèche, et se blottissent dans les fentes des plaques ardoisées. Un soleil de plomb embrase les rocs bleuâtres ; les rayons réfléchis font de l’air une fournaise. Dans ce chaos desséché, la seule vie est celle de l’eau qui glisse et [bruisse] sous les pierres. Au fond du ravin, la montagne relève brusquement à deux cents pieds de haut sa paroi verticale ; l’eau descend en longs filets blancs sur ce mur poli dont elle brunit la teinte rougeâtre ; elle ne le quitte pas de toute sa chute : elle se colle à lui comme une chevelure d’argent ou comme une traînée de lianes pendantes. Un beau bassin évasé la retient un instant au pied du mont, puis la dégorge en ruisseau dans la fondrière. »

La cascade du Serpent (1868), Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0144

La gorge et la cascade du Larresecq

« Au fond d’une gorge glaciale roule la cascade de Larresecq. Celle-là ne vaut pas sa renommée : c’est une sorte d’escalier écroulé sur lequel dégringole gauchement un ruisseau Sali, perdu dans les pierres et la terre mouvante ; mais, pour y arriver, on passe une profonde rainure escarpée, où le torrent roule engouffré dans les cavernes qu’il a creusées, obstrué de troncs d’arbres qu’il déchire. Au-dessus de lui, des chênes magnifiques se rejoignent en arcade ; les arbrisseaux vont tremper leurs racines jusque dans l’eau bouillonnante. Le soleil ne pénètre pas dans cette noire ravine ; le Gave y perce sa route, invisible et glacé. À l’issue par laquelle il débouche, vous entendez sa clameur rauque ; il se débat étranglé entre les roches : vous diriez l’agonie d’un taureau. »

Vue 2 - La cascade du Larresecq, Gustave Doré, 3e éd. p 161

Panorama sur le « mont » Gourzy

Le signal ou pic du Gourzy, situé en aval des Eaux-Bonnes (vers le sud-ouest) culmine à 1 917 m. C’est sur son flanc que Taine est parti en randonnée et nous narre ses impressions. Jusqu’ici, notre auteur a soigneusement entretenu le flou sur sa documentation touristique, nous laissant souvent supposer qu’il découvrait les lieux au hasard de ses circuits. Le voici qui tombe enfin le masque : il utilise bien, comme tout bon voyageur dès cette époque, un guide de tourisme !

« On vante la vue qu’on a sur le mont Gourzy ; le voyageur est averti qu’il apercevra toute la plaine du Béarn jusqu’à Pau. Je suis forcé d’en croire le guide-manuel sur parole ; j’ai trouvé les nuages, et n’ai rien vu que le brouillard. »

Vue 3 - Le panorama dans les environs du mont Gourzy par temps dégagé aujourd’hui (www.jpdugene.com)

« Cette vallée est très retirée et très solitaire ; elle n’a point de culture ; on n’y rencontre ni voyageurs ni pâtres ; on ne voit que trois ou quatre vaches occupées dans un coin à brouter l’herbe. D’autres gorges, sur les flancs de la route et dans la montagne de Gourzy, sont encore plus sauvages : on y distingue à peine la trace effacée d’un ancien sentier. Y a-t-il quelque chose de plus doux que la certitude d’être seul ? »

«  Au bout de la forêt qui couvre la première pente, gisaient des arbres énormes, demi-pourris, déjà blanchis de mousse. Des cadavres de pins desséchés restaient debout ; mais leur pyramide de branches mortes montrait un pan fracassé. De vieux chênes brisés à hauteur d’homme couronnaient leur blessure de champignons moites et de fraises rouges. À voir le sol jonché, on eût dit un champ de bataille ravagé par les boulets : ce sont les pâtres qui, pour s’amuser, mettent le feu aux arbres [ !]. »

Vue 4 - Le paysage de désolation rencontré par Taine au pied du mont Gourzy. Gustave Doré, 3e éd. p 167

Depuis le début de ce parcours, nous ne cessons de souligner la « modernité » de cette seconde moitié du XIXe siècle. C’est encore le cas dans cette réflexion, que l’on n’aura aucun mal à transposer à notre époque de tourisme envahissant :

« Si vous êtes dans un site célèbre, vous craignez toujours de voir arriver une cavalcade, les cris des guides, l’admiration à haute voix, le tracas des chevaux qu’on attache, des provisions qu’on déballe, des réflexions qu’on étale dérangent votre sensation naissante ; la civilisation vous ressaisit.

Mais, ici, quelle sécurité et quel silence ! Aucun objet ne rappelle l’homme ; le paysage est le même qu’il y a six mille ans ; l’herbe y pousse inutile et libre comme aux premiers jours ; point d’oiseaux sur les branches ; parfois seulement on entend le cri lointain d’un épervier qui plane. Çà et là le pan d’un grand roc saillant découpe une ombre noire sur la plaine unie des arbres : c’est le désert vierge dans sa beauté sévère… »

En suivant le cours du Valentin au pied de la montagne Verte

La montagne Verte s’élève au sud des Eaux-Bonnes, en surplomb de la commune ; elle porte sur ses flancs le hameau d’Aas.

« En descendant le Valentin, sur le versant de la montagne Verte, j’ai trouvé des paysages moins austères. On arrive sur la rive droite du Gave d’Ossau. Un joli ruisseau descend de la montagne, encaissé entre deux murs de pierres roulées qui s’empourprent de pavots et de mauves sauvages. »

Au XIXe siècle, en vallée d’Ossau, on exploitait plusieurs carrières de marbre. Pour le débiter, on utilisait des moulins à eau situés évidemment le long des cours d’eau. C’est un tel moulin que Taine rencontre, difficile à situer aujourd’hui avec le peu d’indications qu’il nous donne.

«  On gouverne sa chute pour mettre en mouvement des rangées de scies qui vont et viennent incessamment sur les blocs de marbre. Une grande fille en haillons, pieds nus, puise avec une cuiller du sable délayé dans l’eau, pour arroser la machine ; avec ce sable, la lame de fer use le bloc. »

Vue 5 - Moulin près de Laruns, Carte postale (Ossau 1900)

« Un sentier sur la rive, bordé de maisons, de champs de maïs et de gros chênes ; de l’autre côté s’étend une grève desséchée, où les enfants barbotent auprès des porcs qui dorment dans le sable ; des flottes de canards se balancent sur les eaux claires aux ondulations du courant : c’est la campagne et la culture après la solitude et le désert. Le sentier tournoie dans un plant d’oseraies et de saules ; ces longues tiges ondoyantes amies des fleuves, ces feuillages pâles qui pendent, ont une grâce infinie pour des yeux accoutumés au vert vigoureux des montagnes. »

Un hameau, sans doute Aas

Ici encore, Taine ne nomme pas les lieux. Compte tenu de la direction de sa randonnée, nous sommes certainement au « village » d’Aas. Ce village, rattaché aux Eaux-Bonnes une dizaine d’années après son passage est surtout connu pour ses bergers qui s’expriment avec une langue sifflée qui porte dans toute la vallée, particularité qui n’a pas été révélée à notre auteur.

« On rencontre sur la droite de petites routes pierreuses qui mènent aux hameaux épars sur les pentes. Là, les maisons s’adossent au mont, les unes au-dessus des autres, assises par gradins comme pour regarder dans la vallée. À midi, les gens sont dehors ; chaque porte est fermée ; seules dans le village, trois ou quatre vieilles femmes étendent du grain sur la roche unie qui fait l’esplanade ou la rue. Rien de plus singulier que cette longue dalle naturelle sous un tapis de grains dorés. »

Le pont à l’entrée du village d’Aas (1862-63). Collection Magendie – MAG6333

« L’église, étroite et sombre, s’élève ordinairement sur un préau en terrasse qu’entoure un petit mur ; le clocher est une tour blanche carrée, avec un clocheton en ardoises. On lit sous le porche des épitaphes sculptées dans la pierre : ce sont pour la plupart des noms de malades morts aux Eaux-Bonnes ; j’y ai vu ceux de deux frères. Mourir si loin et si seuls ! Ces paroles de tendresse sur une tombe font peine à voir : ce soleil est si doux ! Cette vallée si belle ! Il semble qu’on y respire la santé dans l’aire ; on souhaite de vivre ; on veut, comme dit le vieux poète, « se réjouir longtemps de sa force et de sa jeunesse ». On a pris l’amour de la vie avec l’amour de la lumière. 

Vue 6 - Arrivée au village d’Aas. Carte postale (CPArama)

Les débats « philosophiques » du voyageur

Le curiste ne se contente pas d’admirer passivement les paysages : il s’interroge aussi sur le sens profond de sa démarche ! Ainsi, de retour à l’hôtel, notre auteur bavarde avec son voisin (de chambre ou de table) dont il nous a déjà parlé. Celui-ci a sa philosophie personnelle sur la manière dont les touristes « consomment » les paysages, ce qui, là aussi, nous renvoie au tourisme contemporain.

Il ne peut souffrir, nous dit Taine « qu’on allât sur une montagne pour regarder la plaine » : « On ne sait pas ce qu’on fait […]. C’est un contresens de perspective. C’est détruire le paysage pour mieux en jouir. À cette distance il n’y a ni couleurs ni formes. Les hauteurs sont des taupinées, les villages des taches, les rivières des lignes tracées à la plume. Les objets sont noyés dans une teinte grisâtre ; l’opposition des lumières et des ombres s’efface ; tout se rapetisse ; vous démêlez une multitude d’objets imperceptibles : c’est le monde de Lilliput. Et là-dessus vous criez au grandiose ! »

Et l’homme de poursuivre : « Par poltronnerie, de peur d’être accusés de sécheresse et de passer pour prosaïques, tout le monde aujourd’hui a l’âme sublime, et une âme sublime est condamnée aux cris d’admiration. Il y a encore les esprits moutons qui admirent sur parole et s’échauffent par intimidation. « Mon voisin dit que cela est beau, le livre est du même avis ; j’ai payé pour monter, je dois être ravi : donc, je le suis ».

Vue 7 – Les « excès » du tourisme selon Gustave Doré, 3e éd. p 171

Et notre auteur de conclure son chapitre : « Vous jetez la pierre aux touristes ; demain, dans la gorge des Eaux-Chaudes, j’éprouverai si votre raisonnement a raison. »

Ce sera notre prochain épisode…

Christian Bernadat

Bibliographie