Voyage en Bretagne d’après Gustave Flaubert et Maxime du Camp

Premier épisode : nos auteurs visitent certains châteaux de la Loire

Cliquer sur les vues stéréoscopiques afin de les afficher sur la Stéréothèque avec leur notice et parfois leur anaglyphe (rouge et bleu).

Le château de Chambord, façade méridionale – 1875-1900 – Collection Société Archéologique de Bordeaux, SAB295 – Photographe inconnu
Vue 1 – Gustave Flaubert, photographié par Nadar

Pour cette nouvelle année, nous vous proposons d’ajouter à nos pérégrinations littéraires le compte-rendu de voyage que firent Gustave Flaubert (dont on vient de commémorer le deux centième anniversaire de la naissance en décembre dernier) et son ami Maxime Du Camp (écrivain et photographe moins connu, dont l’œuvre pâtit de la célébrité de ses amis, Flaubert, Baudelaire et Théophile Gautier) de leur voyage en Bretagne.

Vue 2 – Maxime Du Camp, photographié par Nadar en 1860

Gustave Flaubert, alors âgé de vingt-six ans, et son ami entreprennent un long périple, non pas en malle-poste, mais avec sacs au dos et souliers ferrés, à travers la Bretagne, en passant par le Val de Loire, l’Anjou et la Touraine.

Comme pour l’itinérance que nous avons inaugurée avec Taine, nous nous appuierons sur leurs textes, en les illustrant des vues stéréoscopiques de nos collections. Ce récit de voyage, écrit dès leur retour en 1847, ne fut publié qu’en 1886, à titre posthume, sous le titre Par les champs et par les grèves, accompagné de plusieurs autres mélanges et fragments inédits.

Particularité : les chapitres impairs ont été écrits par Gustave Flaubert tandis que les chapitres pairs l’ont été exclusivement par Maxime Du Camp.

Le chapitre premier que nous allons suivre ici, de la plume de Gustave Flaubert par conséquent, commence en Val de Loire, itinéraire que nos écrivains voyageurs avaient choisi pour aller de Rouen, domicile de Flaubert, ou de Paris, domicile de Maxime du Camp.

Ils inaugurent leur périple par la visite de trois châteaux. En cette première moitié du XIXe siècle, rappelons qu’il n’existe pas d’accueil touristique dans les propriétés historiques comme celles-ci : les voyageurs se font ouvrir (peut-être, ici, après avoir averti par un courrier) et les visites sont à la diligence des propriétaires ou des gardiens. Par conséquent, si l’intérêt pour ces joyaux du patrimoine est déjà très moderne, l’organisation touristique, quant à elle, est encore à peine balbutiante.

On s’appuiera naturellement, pour illustrer cet épisode sur les vues disponibles dans la Stéréothèque au sein des collections Magendie, SAB, ou éventuellement Jean-Pierre Lassère.

Première halte : le château de Chambord…

Nos auteurs y font étape, certes, mais s’y attardent peu : il faut dire qu’alors, en plein milieu du XIXe siècle, le château est vide et presque à l’abandon… En pleine époque de redécouverte du patrimoine, cette visite laisse donc à nos écrivains voyageurs une désespérante impression de laisser aller… On commence à peine, semble-t-il, à y entreprendre les premiers et bien timides travaux de restauration.

Château de Chambord, façade occidentale – 1855-1899 – Collection Magendie, Mag1317. Photographe inconnu

« Nous nous sommes promenés le long des galeries vides et par les chambres abandonnées où l’araignée étend sa toile sur les salamandres de François 1er. Un sentiment navrant vous prend à cette misère qui n’a rien de beau. Ce n’est pas la ruine de partout, avec le luxe de ses débris noirs et verdâtres, la broderie de ses fleurs coquettes et ses draperies de verdures ondulantes au vent, comme des lambeaux de damas. C’est une misère honteuse qui brosse son habit râpé et fait la décente. On répare le parquet dans cette pièce, on le laisse pourrir dans cette autre. Il y a là un effort inutile à conserver ce qui meurt et à rappeler ce qui a fui… »

Vue 3 - Château de Chambord. La salle des gardes, vide. Carte postale (CPArama.com)

« On dirait que tout a voulu contribuer à lui jeter l’outrage à ce pauvre Chambord, que le Primatice avait dessiné, que Germain Pilon et Jean Cousin avaient ciselé et sculpté. Élevé par François 1er, à son retour d’Espagne, après l’humiliant traité de Madrid (1526), monument de l’orgueil qui veut s’étourdir, pour se payer de ses défaites… On l’a donné au Maréchal de Saxe ; on l’a donné aux Polignac, on l’a donné à un simple soldat, à Berthier ; on l’a racheté par souscription et on l’a donné au duc de Bordeaux. On l’a donné à tout le monde, comme si personne n’en voulait ou ne voulait le garder. Il a l’air de n’avoir jamais presque servi et avoir été toujours trop grand. C’est comme une hôtellerie abandonnée où les voyageurs n’ont pas même laissé leurs noms aux murs. »

Vue 4 – Le grand escalier à double révolution. Carte postale (CPArama.com)
Vue 5 – La lanterne coiffant le grand escalier (CPArama.com)

« En allant par une galerie extérieure vers l’escalier d’Orléans, pour examiner les cariatides qui sont censées représenter François 1er […], tournant autour de la fameuse lanterne qui termine le grand escalier, nous avons, à plusieurs reprises, passé la tête à travers la balustrade, pour regarder en bas : dans la cour, un petit ânon qui tétait sa mère, se frottait contre elle, secouait ses oreilles, allongeait son nez, sautait sur ses sabots. Voilà ce qu’il y avait dans la cour d’honneur du château de Chambord ; voilà ses hôtes maintenant… ! »

Deuxième halte : le château d’Amboise…

Ce second château a l’heur de plaire davantage à nos auteurs. Contrairement au monument précédent, le château d’Amboise a connu d’importantes modifications de façade au cours du XIXe siècle. Les deux vues stéréos présentées ci-dessous, bien que postérieures à ce voyage de quinze à trente ans, présentent l’intérêt d’être encore dans l’état où nos voyageurs ont vu le bâtiment. Lors de leur visite, le château vient juste d’être classé à l’inventaire des monuments historiques (1840). Il a été restitué à la famille d’Orléans en 1814, et appartient, à la date de cette visite, au roi Louis-Philippe lui-même, ardent défenseur du patrimoine français. Après une nouvelle période de confiscation suite à la révolution de 1848, il ne sera définitivement restitué à la famille d’Orléans (à laquelle il appartient toujours, à travers la Fondation Saint-Louis) qu’en 1873. La famille royale fait alors procéder à de profondes restaurations qui s’accompagnent de remaniements, comme cela se faisait alors. C’est ainsi que la surélévation qui apparaît en haut à droite de la façade cèdera sa place à deux chiens-assis copiés de ceux de gauche, et que la galerie circulaire qui coiffe la grande tour des Minimes, à gauche de la façade (clairement visible sur la vue Mag1219), sera supprimée au profit d’un second étage de tour, en prolongement de son corps principal.

Le château d’Amboise, la façade dominant la Loire – 1875-1900 – Collection Société Archéologique de Bordeaux, SAB496 – Photographe inconnu

Cette galerie circulaire vitrée qui coiffe alors la tour de façade provoque les railleries de Gustave Flaubert : «  …on [y] a construit, en dépit du bon sens le plus vulgaire, une rotonde vitrée, qui sert de salle à manger. Il est vrai que la vue qu’on y découvre est superbe. Mais le bâtiment est d’un si choquant effet, vu de dehors, qu’on aimerait mieux, je crois, ne rien voir de la vie ou aller manger à la cuisine… »

La façade du château d’Amboise vue de plus près, avec la tour des Minimes dans son état ancien, qui déchaîne les critiques de nos voyageurs – 1863-1899 - Collection Magendie, Mag1219. Photographe inconnu

Malgré cette remarque, le reste de la façade fascine nos visiteurs : la tour qu’il dit admirer à ce stade n’est certainement pas celle qu’il vient de dénigrer explicitement. Il doit donc s’agir de la petite tour étroite, immédiatement accolée au corps de logis de la façade, implantée à droite de la grosse tour défigurée par sa rotonde qui n’intéresse pas nos voyageurs.

« Nous avons passé un grand quart d’heure à admirer la tour de gauche qui est superbe, qui est bistrée, jaune par places, noire de suie dans d’autres, qui a des ravenelles adorables appendues à ses créneaux et qui est, enfin, un de ces monuments parlants qui semblent vivre et qui vous tiennent tout béants et rêveurs sous leurs regards, ainsi que ces portraits dont on n’a pas connu les originaux et qu’on se met à aimer sans savoir pourquoi. »

Vue 6 - Amboise, vue du pied du château d’après une gravure du 19e siècle, la façade du château étant dans le même état que sur nos photos. (Yves Ducourtioux)

On monte au château par une pente douce qui mène au jardin élevé en terrasse, d’où la vue s’étend en plein sur toute la campagne d’alentour. »

La pente douce évoquée ici occupe la tour des Minimes ; c’est un des exemples les plus célèbres de rampe cavalière qui permettait d’accéder à la terrasse arrière du château sans descendre de cheval, voire d’y monter avec une voiture à cheval suffisamment étroite.

À la date de cette visite, bien que restitué à la famille d’Orléans, le château a semble-t-il conservé l’essentiel de son ameublement Empire, hérité de ses occupants précédents, qui n’a pas les faveurs de notre auteur, et suscite à nouveau des remarques cinglantes de sa part !

Vue 7 – Château d’Amboise, Salon Louis-Philippe (chambre d’Orléans), avec les portraits de Mme Adélaïde et Philippe d’Orléans, avant son accession au trône. (Carte postale des années 1960, collection des AD37)

« À l’intérieur du château, l’insipide ameublement de l’empire se reproduit dans chaque pièce. Presque toutes sont ornées des bustes de Louis-Philippe et de Mme Adélaïde [sa mère]. La famille régnante actuelle a la rage de se reproduire en portraits. C’est un mauvais goût de parvenu, une manie d’épicier enrichi dans les affaires et qui aime à se considérer lui-même avec du rouge, du blanc et du jaune, avec ses breloques au ventre, ses favoris au menton et ses enfants à ses côtés… »

« Le château d’Amboise, dominant toute la ville qui semble jetée à ses pieds comme un tas de petits cailloux au bas d’un rocher, a une noble et imposante figure de château-fort, avec ses grandes et grosses tours percées de longues fenêtres étroites, à plein cintre ; sa galerie arcade qui va de l’une à l’autre, et la couleur fauve de ses murs rendue plus sombre par les fleurs qui pendent d’en haut, comme un panache joyeux sur le front bronzé d’un vieux soudard. »

« La Loire coulait au milieu, baignant ses îles, mouillant la bordure des près, faisant tourner les moulins, et laissant glisser sur sa sinuosité argentée les grands bateaux attachés ensembles qui cheminaient, paisibles, côte à côte, à demi endormis au craquement lent du large gouvernail, et, au fond il y avait deux grandes voiles éclatantes de blancheur au soleil. »

Vue 8 – Chalands à voile au pied du château d’Amboise. Gravure ancienne, photo André Arsicaud (Collection AD37, 5Fi015875)
Vue 9 – Saladier décoré d’un train de bateaux. (Musée de la marine de Chaumont sur Loire, Chaumontaufildutemps.over-blog.fr)

La chapelle Saint-Hubert du château

« Dans le jardin au milieu des lilas et des touffes d’arbustes qui retombent dans les allées, s’élève la chapelle, ouvrage du XVIe siècle, ciselée sur tous les angles, vrai bijou d’orfèvrerie lapidaire, plus travaillée encore au-dedans qu’au dehors, découpée comme un papier de boîtes à dragées, taillée à jour comme un manche d’ombrelle chinoise. »

La chapelle Saint-Hubert du château d’Amboise – 1930-1960- Collection Jean-Pierre Lassère – JPL308 – Photographe inconnu

« Il y a sur la porte un bas-relief très réjouissant et très gentil ; c’est la rencontre de Saint-Hubert avec le cerf mystique qui porte un crucifix entre les cornes. Le saint est à genoux ; plane au-dessus un ange qui va lui remettre une couronne sur son bonnet ; à côté on voit son cheval qui regarde de sa bonne figure d’animal étonné ; ses chiens jappent, et, sur la montagne dont les tranches et les facettes figurent des cristaux, le serpent rampe. On voit sa tête plate s’avancer au pied d’arbres sans feuilles qui ressemblent à des choux fleurs. […] Tout près de là, saint Christophe porte Jésus sur ses épaules ; saint Antoine est dans sa cellule, bâtie sur un rocher ; le cochon rentre dans son trou et on ne voit que son derrière et sa queue terminée en trompette, tandis que près de lui un lapin sort les oreilles de son terrier. Tout cela est un peu lourd sans doute, et d’une plastique qui n’est pas rigoureuse. Mais il y a tant de vie et de mouvement dans ce bonhomme et ses animaux, tant de gentillesse dans les détails, qu’on donnerait beaucoup pour emporter çà et pour l’avoir chez soi. »

La porte d’entrée de la chapelle Saint-Hubert et son linteau, une de nos plus anciennes photos d’Amboise – 1857-1860 – Collection Magendie, MAG6117 – Photographes-Éditeurs : Charles Paul Furne ou Henri Tournier

Troisième halte : le château de Chenonceau…

Vue 10 – Le château de Chenonceau vers 1845, dans l’état où nos auteurs l’ont visité (Wikipédia)
Vue 11 – Le château de Chenonceau vers 1856 (Photographie des frères Bisson) / Wikipédia)

Au moment où nos auteurs visitent Chenonceau, il est propriété de François Vallet de Villeneuve, aristocrate rallié à Napoléon 1er qui l’a en conséquence fait comte d’Empire. Après la chute de l’Empire, l’aristocrate et son épouse s’y sont retirés, et y mènent une vie de gentilshommes d’une grande simplicité qui séduit Flaubert, comme il séduira quelques années plus tard Georges Sand, qui écrit en décembre 1845 : « Chenonceau est une merveille. L’intérieur en est arrangé à l’antique avec beaucoup d’art et d’élégance. On y jette toujours son pot de chambre par la fenêtre, ce qui fait le bonheur de [mon fils] Maurice ! »

Malgré un avis défavorable de la commission de classement des monuments historiques, au motif que le monument était propriété privée, il est finalement inscrit sur la liste dès 1840.

« Je ne sais quoi d’une suavité singulière et d’une aristocratique sérénité transpire du château de Chenonceau. Il est à quelque distance du village qui se tient à l’écart respectueusement. On le voit, au fond d’une grande allée d’arbres, entourée de bois, encadré dans un vaste parc à belles pelouses. Bâti sur l’eau, en l’air, il lève ses tourelles, ses cheminées carrées. Le Cher passe dessous, et murmure au bas de ses arches dont les arêtes pointues brisent le courant. C’est paisible et doux, élégant et robuste. Son calme n’a rien d’ennuyeux et sa mélancolie n’a pas d’amertume. »

Le château de Chenonceau, vue générale de la façade est, vraisemblablement dans l’état postérieur aux travaux de transformation. 1865-1870 – Collection Magendie, MAG2364. Photographe inconnu

Le comte René de Villeneuve meurt au château le 12 février 1863. Le domaine revient à ses deux enfants, la marquise de La Roche-Aymon et Septime de Villeneuve, qui ne conserveront pas la dispendieuse demeure, et la mettent en vente en avril 1864.

Il est acquis par Mme Pelouze, riche héritière d’un industriel écossais, Daniel Wilson. Elle entreprend alors, de 1865 à 1878, la « restauration » du château et de son domaine pour une somme estimée à plus d’un million et demi de francs-or. La nouvelle propriétaire fait appel à l’architecte Félix Roguet, disciple de Viollet-le-Duc, pour diriger le pharaonique projet. Les transformations sont difficiles à apercevoir sur les photos dont nous disposons, qui semblent toutefois postérieures à ces interventions.

Château de Chenonceau, vue de la façade ouest, 1870-1900. Collection Magendie, Mag1170. Photographe inconnu

« On entre par le bout d’une longue salle voûtée en ogives qui servait autrefois de salle d’armes. On y a mis quelques armures qui, malgré la nécessité de semblables ajustements, ne choquent pas et semblent à leur place. » Cette salle est désormais appelée le Vestibule.

Vue 12 – Chenonceau, le Vestibule, carte postale des années 1910-1920. Collection des AD37, 10FI070-0141

« Tout l’intérieur est entendu avec goût. Les tentures et les ameublements de l’époque sont conservés et soignés avec intelligence. Les grandes et vénérables cheminées du XVIe siècle ne recèlent pas, sous leur manteau, les ignobles et économiques cheminées à la prussienne qui savent se nicher sous de moins grandes. »

Vue 13 – Château de Chenonceau, les cuisines (années 1960) – Carte postale, collection Robjeann1931

« Dans les cuisines que nous visitâmes également, et qui sont contenues dans une arche du château, une servante épluchait les légumes, un marmiton lavait les assiettes, et debout aux fourneaux, le cuisinier faisait bouillir pour le déjeuner un nombre raisonnable de casseroles luisantes. Tout cela est bien, a un bon air, sent son honnête vie de château, sa paresseuse et intelligente existence d’homme bien né. J’aime les propriétaires de Chenonceau…. »

Il est fréquent que les auteurs du XIXe siècle laissent courir leur imagination dans l’univers des siècles passés. Mais ici, ce sont mêmes des pensées plus coquines qui effleurent notre auteur, qui se verrait bien échanger sa place – excusez du peu – avec… François 1er !

Vue 14 – Chenonceau, la chambre de Diane de Poitiers. Années 1960 (jcn54.uniblog.fr)

« En fait de choses amusantes, il y a encore à Chenonceau, dans la chambre de Diane de Poitiers, le grand lit à baldaquin de la royale concubine, tout en damas blanc et cerise. S’il m’appartenait, j’aurais bien du mal à m’empêcher de ne pas m’y mettre quelquefois. Coucher dans le lit de Diane de Poitiers, même quand il est vide, cela vaut bien coucher dans celui de réalités plus palpables. N’a-t-on pas dit qu’en ces matières tout le plaisir n’était qu’imagination ? Concevez-vous alors, pour ceux qui en ont quelque peu, la volupté singulière, historique et XVIe siècle de poser sa tête sur l’oreiller de la maîtresse de François 1er et de se retourner sur ses matelas ? »

Nous conclurons cette étape sur ce fantasme littéraire… Pour leur prochaine étape, nos auteurs feront halte au château de Clisson en Loire-Atlantique, déjà sur le territoire de la Bretagne historique.

Christian Bernadat

Bibliographie

Par les champs et par les grèves (voyage en Bretagne) par Gustave Flaubert [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102053k/f308.item]

https://www.chateau-amboise.com/fr/page-histoire (Fondation Saint-Louis)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Château_de_Chenonceau

Le Voyage aux Pyrénées selon Hippolyte Taine en 1855/1860

Sixième épisode : nouvelles excursions aux Eaux-Chaudes et à Gabas, à Aas et à Laruns

Cliquer sur les vues stéréoscopiques afin de les afficher sur la Stéréothèque avec leur notice et parfois leur anaglyphe (rouge et bleu).

Défilé et route des Eaux-Chaudes – 1851-1870 – Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0002 – Photographe : Henri Plaut ou Alexandre Bertrand

Rappel des cinq premiers épisodes 

Hippolyte Taine est un des plus tardifs à réaliser son Voyage aux Pyrénées, en 1855, dans le but de suivre une cure thermale, soin alors très prisé dans la bonne société parisienne. Pour cela, à seulement 27 ans, il prend une sorte de « congé sabbatique ». Après Bordeaux, Royan, Bayonne, Biarritz, Saint-Jean-de Luz, Orthez et Pau, notre écrivain voyageur arrive enfin aux Eaux-Bonnes dans la vallée d’Ossau, objectif de son voyage thermal : il nous y fait une description minutieuse de la vie de curiste. Pour ce nouvel épisode, nous allons le suivre dans ses excursions aux environs des Eaux-Bonnes : aux Eaux-Chaudes, ville thermale voisine à huit kilomètres à l’ouest de son lieu de séjour, dans la vallée du gave d’Ossau ainsi qu’au village de Gabas en direction du col du Pourtalet,  ensuite au village d’Aas au nord des Eaux-Bonnes, enfin à Laruns.

Comme précédemment, on s’appuiera pour illustrer cet épisode sur les nombreuses vues disponibles dans la Stéréothèque au sein des collections Magendie et de la Médiathèque de Pau, la plupart du temps issues des séries de vues sur le thème du Voyage aux Pyrénées.

Sur la route des Eaux-Chaudes…

L’entrée de la route vers les eaux-Chaudes, au défilé du Hourat – 1868 – Collection Magendie, Mag6347 – Photographe Jean Andrieu

« Au nord de la vallée d’Ossau est une fente ; c’est le chemin des Eaux-Chaudes. Pour l’ouvrir, on a fait sauter tout un pan de montagne ; le vent s’engouffre dans le froid défilé ; l’entaille perpendiculaire, d’une noire couleur ferrugineuse, dresse sa masse formidable comme pour écraser le passant ; sur la muraille des roches qui fait face, des arbres tortueux se penchent en étages, et leurs panaches clairsemés flottent bizarrement entre les saillies rougeâtres. La route surplombe le Gave, qui tournoie à cinq cents pieds plus bas. C’est lui qui a creusé cette prodigieuse rainure ; il s’y est repris à plusieurs fois et pendant des siècles ; deux étages de niches énormes arrondies marquent l’abaissement de son lit et les âges de son labeur ; le jour paraît s’assombrir, quand on entre ; on ne voit plus sur sa tête qu’une bande de ciel. »

Les thermes des Eaux-Chaudes et la vallée d’Ossau – 1851-1870 – Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0159 – Photographe : Henri Plaut

« Entre deux tours cannelées de granit, s’allonge le petit village des Eaux-Chaudes. Qui songe ici à ce village ? Toute pensée est prise par les montagnes. La chaîne orientale, subitement tranchée, descend à pic comme le mur d’une citadelle ; au sommet, à mille pieds de la route, des esplanades développent leurs forêts et leurs prairies, couronne verte et humide, d’où, par centaines suintent les cascades. Elles serpentent éparpillées, floconneuses, comme des colliers de perles égrenées, sur la poitrine des montagnes, baignant les pieds des chênes, noyant les blocs de leur tempête, puis viennent s’éteindre dans les longues couches où le roc uni les endort. »

Le village de Gabas

Gabas est le dernier village en direction du col du Pourtalet, à dix kilomètres au-delà des Eaux-Chaudes, mais encore à quinze kilomètres de la frontière espagnole. C’est là qu’était installé le bâtiment de la Douane, ainsi qu’un Lazaret dans lequel, sous l’ancien Régime, on mettait en quarantaine les voyageurs en provenance d’Espagne.

L’arrivée au village de Gabas – 1856-1858 – Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0056 – Photographe : Alexandre Bertrand

« Gabas est un hameau dans une maigre plaine. Le torrent y gronde sous des glaciers, parmi des troncs brisés ; il descend engouffré (sic) de l’escarpement entre des colonnades de pins, habitants muets de la gorge. Ce silence et cette roide attitude font contraste avec les sauts désespérés de l’eau neigeuse. Il y fait froid, tout y est triste… »

Vue sur le Pic du Midi d’Ossau depuis la route de Gabas – 1862-1868 – Collection Magendie, Mag6348 – Photographe : Jean Andrieu

« … seulement, à l’horizon, on aperçoit le pic du Midi, splendide, qui lève ses deux pieux ébréchés, d’un gris fauve, au milieu du jour serein. »

Le Pic du Midi dont nous parle Taine est le Pic du Midi d’Ossau (2 884 m), à ne pas confondre avec le Pic du Midi de Bigorre bien plus connu.

Fête au village d’Aas

Taine est de retour aux Eaux-Bonnes. Il nous emmène maintenant assister à une fête au village d’Aas, à quelques kilomètres au nord de son séjour thermal.

Le pont à l’arrivée au village d’Aas – 1862-1868 – Collection Magendie, Mag6333 – Photographe Jean Andrieu

« Le 8 août, dès neuf heures du matin, on entendait à une demi-lieue des Eaux-Bonnes le son aigu d’un flageolet, et les baigneurs [les curistes] se mettaient en marche pour Aas. On y va par un chemin étroit et taillé dans la montagne Verte, sur lequel se penchent des tiges de lavande et des bouquets de fleurs sauvages. »

Ce que nous décrit Taine est la fête de la Saint-Laurent qui se déroulait à Aas traditionnellement autour du 10 août. Des témoignages d’anciens confirment que, sur leur petite place, les Ossalois se mélangeaient aux curistes étrangers des Eaux-Bonnes pour qui la fête de Saint-Laurent était une distraction.

Vue 1 – Le village d’Aas et le Pic du Ger – Carte postale
Vue 2 – Groupe de musiciens sur leur estrade soutenue de tonneaux – Carte postale (Ossau 1900)

« Nous entrâmes dans une rue large de six pieds : c’est la grande rue. Des enfants en bonnet écarlate, étonnés de leur magnificence, se tenaient roides sur les portes et nous regardaient avec une admiration muette. La place publique est auprès du lavoir, grande comme une petite chambre : c’est là qu’on danse. On y avait posé deux tonneaux, sur les tonneaux deux planches, sur les planches deux chaises, sur les chaises deux musiciens, le tout surmonté de deux beaux parapluies bleus faisant parasols ; car le soleil était de plomb, et il n’y avait pas un arbre. »

« Sous le toit du lavoir, de vieilles femmes appuyées aux piliers causaient en groupes […]. Au-dessus de l’esplanade, sur des pointes de roc qui faisaient gradins, les femmes regardaient la danse, en costume de fête : grand capuchon écarlate, corsage brodé, argenté, à fleurs de soie violette ; châle jaune, à franges pendantes ; jupe noire plissée, serrée au corps ; guêtres de laine blanche. Ces fortes couleurs, le rouge prodigué, les reflets de la soie sous une lumière éblouissante, mettaient la joie au cœur. »

« Autour des deux tonneaux tournoyait une ronde d’un mouvement souple, cadencé, sur un air monotone et bizarre, terminé par une fausse note, aigüe, d’un effet saisissant. Un jeune homme en veste de laine, en culotte courte, conduisait la bande ; les jeunes filles allaient gravement, sans parler ni rire ; leurs petites sœurs, au bout de la file, essayaient le pas à grand-peine, et la rangée de capulets de pourpre ondulait lentement comme une couronne de pivoines. De temps en temps le chef de la danse bondissait brusquement avec un cri sauvage, et l’on se rappelait qu’on était dans la patrie des ours, en plein pays de montagnes. »

Vue 3 – La danse ou ronde béarnaise (Mémoire des Pyrénées)

« Ces gens sont poètes. Pour avoir inventé ces habits, il faut qu’ils aient été amoureux de la lumière. Jamais le soleil du Nord n’eût inspiré cette fête de couleurs ; leur costume est en harmonie avec leur ciel. […] Le soleil anime l’éclat de ces habits, et, dans cette splendeur dorée, toutes les laideurs disparaissent. »

« Avez-vous senti cette expression originale et sauvage ? Comme elle convient au paysage ! Cet air n’a pu naître que dans les montagnes : le froufrou du tambourin est comme la voix traînante du vent lorsqu’il longe les vallées étroites ; le son aigu du flageolet est comme le sifflement de la brise quand on l’écoute sur les cimes dépouillées ; la note finale est un cri d’épervier qui plane ; les bruits de la montagne se reconnaissent encore, à peine transformés par le rythme de la chanson. La danse est aussi primitive, aussi naturelle, aussi convenable au pays que la musique : ils vont la main dans la main, tournant en rond. […] »

 

 

Vue 4 – L’orchestre Ossalois, illustré par Gustave Doré – 3ème édition, p 204

« Ce saut, qui vous semble étrange, est une de leurs habitudes, partant un de leurs plaisirs. Pour composer une fête, ils ont choisi ce qu’ils ont trouvé d’agréable dans les habitudes de leurs yeux, de leurs oreilles et de leurs jambes. N’est-ce pas la fête la plus nationale, la plus vraie, la plus harmonieuse, et, partant, la plus belle qu’on puisse imaginer. »

Fête religieuse au bourg de Laruns

Laruns est un gros bourg, en contrebas de la vallée d’Ossau. Taine nous y conduit maintenant, certainement à l’occasion de la fête mariale du 15 août, très suivie dans le Sud-Ouest, avec ses deux facettes, profane et religieuse.

Manifestement, notre écrivain n’y vient pas par religiosité : pour lui, comme semble-t-il, pour beaucoup de curistes de l’époque, cette fête est déjà une attraction qui attise la curiosité des voyageurs. Il s’abandonne alors à une peinture pittoresque et incisive du spectacle, dans l’esprit des Caractères de La Bruyère ou des Lettres Persanes de Montesquieu…

Vue 5 - Jour de fête à Laruns – Carte postale (Collection Municipalité de Laruns)

« Laruns est un bourg. Au lieu d’un tonneau, il y avait quatre fois deux tonneaux et autant de musiciens, qui jouaient tous ensemble et chacun un endroit différent du même air. Excepté ce charivari et plusieurs magnifiques culottes de velours, la fête était la même que celle d’Aas. Ce qu’on va voir, c’est la procession. »

« On assiste d’abord aux vêpres : les femmes dans la nef sombre de l’église, les hommes dans une galerie au premier étage, les petits garçons dans une deuxième galerie plus haute, sous l’œil d’un maître d’école renfrogné. Les jeunes filles, agenouillées contre la grille du chœur, disaient des Ave Maria auxquels répondait la voix grave de l’assistance ; leurs voix nettes et métalliques formaient un joli contraste avec le bourdonnement sourd des répons retentissants. De vieux loups de montagne arrivés de dix lieues s’agenouillaient lourdement et faisaient crier le bois noirci de la balustrade. »

Vue 6 – Vêpres dans l’église de Laruns - Illustration de Gustave Doré – 3ème édition, p 206

« Une demi-clarté tombait sur la foule pressée et assombrissait l’expression de ces figures énergiques. On se fût cru au XVIe siècle. Cependant les petites cloches joyeuses babillaient de leurs voix grêles et faisaient le plus de bruit possible, comme une juchée de poules au haut du clocher blanc. »

Vue 7 – Procession sortant de l’église à Laruns - Carte postale (Collection Municipalité de Laruns)

« Au bout d’une heure, la procession s’ordonna fort artistement et sortit. La première partie du cortège était amusante : deux files de petits polissons en veste rouge, les mains jointes sur le ventre pour y tenir leur livre, faisaient effort pour se donner un air de componction, et regardaient en dessous d’une façon comique. Cette bande de singes habillés était menée par un brave prêtre, dont les rabats plissés, les manchettes et les dentelles pendantes battaient et flottaient comme des ailes. Puis un suisse piteux, en habit de douanier sale ; puis un beau maire en uniforme, l’épée au côté ; puis deux longs séminaristes, deux petits prêtres rebondis, une bannière de la Vierge, enfin tous les douaniers et tous les gendarmes du pays ; bref, tous les acteurs de la civilisation. La barbarie était plus belle : c’était la procession des hommes et des femmes qui, un petit cierge à la main, défilèrent pendant trois quarts d’heure.

J’ai vu là des figures comme celle d’Henri IV, avec l’expression sévère et intelligente, l’air sérieux et fier, les grands traits de ses contemporains. Il y avait surtout de vieux pâtres en houppelandes rousses de poils feutrés, le front traversé, non de rides, mais de sillons, bronzés et brûlés du soleil, le regard farouche comme celui d’une bête fauve, dignes d’avoir vécu au temps de Charlemagne. Certainement, ceux qui défirent Roland n’avaient pas une physionomie plus sauvage.

Enfin, parurent cinq ou six vieilles femmes telles que je n’en aurais jamais imaginé : une cape de laine blanche les enveloppait comme une couverture ; on ne voyait que leur face noirâtre, leurs yeux de louve enfoncés et féroces, leurs lèvres marmottantes, qui semblaient dire le grimoire. On pensait involontairement aux sorcières de Macbeth ; l’esprit était transporté à cent lieues des villes, dans les gorges désertes, sous les glaciers perdus où les pâtres passent des mois entiers dans les neiges d’hiver, auprès des ours qui hurlent, sans entendre une parole humaine, sans autre compagnon que les pics décharnés et les sapins mornes. Ils ont pris à la solitude quelque chose de son aspect. »

* * *

Taine termine son chapitre en dissertant de manière un peu tortueuse ; en particulier, il fustige gentiment le penchant des Béarnais à la mendicité polie :

« Le désintéressement n’est pas une vertu de montagne. Dans un pays pauvre, le premier besoin est le besoin d’argent. On dispute pour savoir s’ils considèrent les étrangers comme une proie ou comme une récolte ; les deux opinions sont vraies : c’est une proie qui chaque année donne une récolte. Voici un détail bien petit, mais capable de montrer avec quelle dextérité et quelle passion ils tondent un œuf.

« Les mendiants pullulent. Je n’ai jamais rencontré un enfant qui ne me demandât l’aumône ; tous les habitants font ce métier, de quatre à quinze ans. Personne n’en a honte. Vous regardez de toutes petites filles, qui marchent à peine, assises au pas de leur porte et occupées à manger une pomme : elles viennent en trébuchant vous tendre la main. »

Vue 8 – Mendicité dans les montagnes béarnaises – Illustration de Gustave Doré – 3ème édition, p 213

« Vous trouvez dans une vallée un jeune pâtre auprès de ses vaches ; il s’approche et vous demande quelque petite chose. Une grande fille passe avec un fagot sur la tête ; elle s’arrête et vous demande quelque petite chose. Un paysan travaille au chemin. « Je fais une belle route, dit-il ; donnez-moi quelque petite chose. »

« Une bande de polissons jouent au bout d’une promenade ; dès qu’ils vous voient, ils se prennent par la main, commencent la danse du pays ; et finissent par quêter quelque petite chose. »

Vue 9 – Enfants en train de mendier - Illustration de Gustave Doré – 3ème édition, p 213

« Il en est ainsi dans toutes les Pyrénées… ». C’est sur ce constat que Taine termine son chapitre.

Pour sa prochaine étape, notre auteur nous conduira dans la vallée de Luz (aujourd’hui Luz-Saint-Sauveur), bien plus à l’est, au pied du cirque de Gavarnie.

Christian Bernadat

Bibliographie :

Hippolyte Taine, Voyage aux Pyrénées, 3e édition (sur Gallica)

René Arripé, Ossau 1900, Le canton de Larruns, Ed.Loubatières, Toulouse, 1987

Jacques Gimard et Eleder Bidard, Mémoire de Pyrénées, Ed. Le Pré aux Clercs, 2001

Hippolyte Taine sur Wikipédia

Aas sur Wikipédia

Cartes postales anciennes

Le saviez-vous ? Le char d’assaut est une innovation de la Première Guerre mondiale

Cliquer sur les vues stéréoscopiques afin de les afficher sur la Stéréothèque avec leur notice et parfois leur anaglyphe (rouge et bleu).

Colonne de chars d’assaut Saint-Chamond vers Missy-aux-Bois, 1917-1918, Collection Dezarnaud, DEZ103 – Photographe inconnu

La commémoration annuelle de l’armistice de 1918 est l’occasion de se pencher sur un nouvel exemple remarquable de la documentation photographique conservée au sein de la Stéréothèque : les collections de vues Cestas, Dezarnaulds et Valette comportent huit vues remarquables et rares qui nous permettent de mettre en lumière les trois modèles des premiers chars d’assauts conçus par les ingénieurs français, occasion privilégiée de rappeler l’apparition révolutionnaire de ce moyen moderne de « faire la guerre », même si l’on ne peut que déplorer, bien sûr, le déploiement de tant d’ingéniosité humaine pour une invention aux effets qui peuvent s’avérer dramatiques.

Au cours de ce premier conflit mondial, en 1916, l’État-major allié cherche en effet de nouveaux moyens pour tenter de sortir de la guerre de position et de prendre enfin un avantage déterminant sur l’ennemi.

Le premier char d’assaut fut britannique

À peine quelques mois après le début de la Première Guerre mondiale, dès le mois d’octobre 1914, un tacticien de la British Army, le colonel Swinton, revient d’une visite au front convaincu que la combinaison de la guerre de tranchées et de la mitrailleuse exigeait un véhicule armé, blindé et équipé de chenilles. Après quelques atermoiements, ce projet atterrit sur le bureau de Winston Churchill qui en comprend l’intérêt et constitue un comité pour l’étude de prototypes dits de « lands chips ». Swinton les rebaptise « tanks » (réservoirs) pour faire croire que le Royaume-Uni produisait des réservoirs d’eau autotractés à destination de la Mésopotamie…

Au sein de l’armée britannique, le général Haig était particulièrement impatient de gagner du terrain au cours de la bataille de la Somme. Il voulut disposer des premiers 50 engins disponibles.

Ce furent les chars Mark I avec leur forme rhomboïde, conçus pour franchir une tranchée de près de 4 m de largeur et un obstacle de plus de 1 m de haut. Toutefois, une fois franchie la tranchée, ils devaient obliquer et longer la tranchée pour la mitrailler latéralement, d’où la disposition des mitrailleuses sur les côtés de la caisse.

Il faisait 8 m de long et 4 m de large, pesait près de 30 tonnes ; sa vitesse de pointe était à peine supérieure à celle d’un homme au pas.

Vue 1 – 1ère apparition du char d’assaut britannique Mark I sur la bataille de la Somme le 25 septembre 1916. (Photo Ernest Brooks / Wikipedia)

L’équipage comprenait huit hommes, dont deux chargés de manœuvrer chaque chenille. Son autonomie ne dépassait pas 40 km et les chenilles devaient être remplacées à peu près tous les 80 km !

Le 15 septembre 1916, lorsque ces chars apparaissent sur le front aux environs de Flers, ils provoquent la surprise générale dans les rangs allemands et un peu d’effroi. Pourtant, au cours de cette bataille, ils n’apportent rien de décisif quant à l’issue des combats, et leur performance décevante ne fait qu’accroître le mépris des officiers conservateurs.

Swinton fut démis de ses fonctions de chef des unités de blindés britanniques. Après la Somme, le ministère de la Guerre essaya d’annuler une commande de 1 000 nouveaux blindés et, quand certains d’entre eux s’envasèrent dans les marais de Passchendaele (au nord-est d’Ypres en Belgique), la production fut réduite de 4 000 à 1 300 chars. « Au lieu de mettre en doute son propre jugement, commenta l’historien militaire britannique sir Basil Liddell Hart, l’état-major britannique perdit progressivement toute confiance dans les tanks. »

Au cours de cette guerre, il n’y a pas que les armements qui évoluent fortement : les opinions publiques sont avides d’informations et les journaux les renseignent régulièrement. Ainsi, l’hebdomadaire L’Illustration consacre chaque semaine l’essentiel de sa livraison aux nouvelles du front et aux innovations militaires : très rapidement, la nouvelle se répandit de l’engagement au front de cette innovation spectaculaire. Quinze jours après la première apparition de cet engin tout à la fois diabolique et révolutionnaire, la publication avait prévu de fournir à ses lecteurs une première « gravure » de l’engin.

Vue 2 - Première photographie autorisée du char britannique, L’Illustration du 2 décembre 1916

Or, l’hebdomadaire en est empêché par la censure militaire ; il s’en explique ainsi dans sa livraison du 30 octobre 1916 : « La photographie des tanks ne pourra pas être publiée avant quelque temps : à l’heure actuelle, elle intéresserait plus encore les ingénieurs militaires allemands que le public britannique ou français. » En lieu et place, elle publie un extrait d’un chapitre de l’auteur de science-fiction anglais H.G. Wells, qui, quelques années plus tôt, décrivait avec une anticipation troublante ce qu’il nommait des « cuirassés de terre ».

Ce n’est finalement que le 2 décembre 1916, soit deux mois et demi après les premiers engagements de la machine infernale, que l’Illustration est autorisée à publier une première photo (flatteuse et impressionnante) de l’engin.

En même temps, les français s’activent aussi sur ce concept

De manière tout à fait indépendante, sous la conduite du général Jean Baptiste Eugène Estienne, les Français développent leurs propres versions d’un engin blindé, le char Schneider CA1, testé dès février 1916, puis le char Saint-Chamond.

Au début de l’année 1916, la société Schneider et les Forges et Aciéries de la Marine et d’Homécourt (un arsenal militaire) furent chargées de développer ensemble un prototype commun. Mais, l’ingénieur en chef de Schneider rejette ce prototype et privilégie un nouveau plan, avec une caisse qui rendrait possible un véhicule plus léger. Schneider refuse de partager le brevet associé à cette nouvelle conception et les Forges de Saint-Chamond ne veulent pas payer de droit à Schneider. Ainsi, les deux entreprises vont travailler sur deux véhicules différents.

De chaque côté, quand l’engin idéal fut enfin mis au point, sa production démarra. L’idée était d’utiliser en masse ces blindés pour provoquer un coup de théâtre militaire.

C’est ainsi que, six mois à peine après la présentation du premier char d’assaut britannique au cours de la bataille de la Somme, les français présentent en avril 1917 deux engins assez voisins : le char Schneider CA1 et le char Saint-Chamond. Les sociétés Saint-Chamond et Schneider reçoivent alors chacune une commande de l’Armée française de quatre cents exemplaires.

Le char Schneider CA 1 :

Char d’assaut Schneider ouvrant la voie aux fantassins, route de Craonnelle (Chemin des Dames) (du 16 avril au 24 octobre 1917), Collection Valette, VAL115 – Photographe inconnu

Le gros char Schneider CA1 répondait à la demande de l’État-Major français pour ouvrir des passages à l’infanterie à travers les réseaux de fil de fer barbelés et pour détruire les nids de mitrailleuses ennemis. Développé à partir de janvier 1915 sous l’impulsion du colonel Estienne, le prototype, conçu par l’ingénieur Eugène Brillé, a été présenté au président de la République Raymond Poincaré par la Société Schneider le 16 juin 1915.

400 unités sont commandées à SOMUA, une filiale de Schneider, en même temps qu’une commande de même nombre de l’engin blindé concurrent développé par les Forges de Saint-Chamond. Son équipage comporte un conducteur et cinq servants ; il porte un canon court de 75 mm BS (Blockhaus Schneider) monté à l’avant droit et deux mitrailleuses Hotchkiss latérales, protégées par des boucliers hémisphériques. L’avant comporte une étrave munie d’un rail d’acier (bien visible sur la vue ci-dessus) qui permet de cisailler et d’écraser les réseaux de barbelés, et qui peut aussi faciliter le franchissement des tranchées.

Ces chars furent péniblement amenés sur place pour la grande offensive du Chemin des Dames le 16 avril 1917, où ils combattent pour la première fois. Craonnelle est une des communes de l’Aisne concernée par la bataille, au cours de l’offensive lancée par le général Nivelle entre le 16 avril et le 24 octobre 1917. La vue VAL115 ci-dessus est donc prise au cours de cette offensive, dans la configuration correspondant au cahier des charges du blindé, à savoir d’ouvrir la voie aux fantassins.

Mais, les Français y font une douloureuse expérience : à l’issue de ce premier engagement, plus de la moitié des chars sont détruits par l’artillerie adverse. Sur 132 chars Schneider engagés, 35 furent brûlés et 17 immobilisés par l’artillerie allemande, 18 eurent des pannes mécaniques ou de terrain. Il sera pourtant utilisé sans discontinuer jusqu’à l’Armistice de 1918.

Vue 3 – Char Schneider CA1 engagé le 16 avril 1917 (Wikipedia)

L’impression qu’ils provoquaient sur l’ennemi pouvait cependant être énorme ; le 5 mai 1917, Spindler, un journaliste allemand, note dans son journal ce qu’un officier allemand a dit à un de ses amis : « Les tanks ! Leur aspect seul est déjà terrifiant. Tels des monstres antédiluviens, ils rampent vers vous ; ni les réseaux barbelés ni les tranchées ne retardent leur course. Mais, c’est surtout à l’aube, quand ils émergent du brouillard, qu’ils vous glacent d’épouvante… »

L’habitabilité du char est très étroite pour un équipage de six hommes ; ses capacités de ventilation ainsi que le mauvais champ de vision qu’il offre à l’équipage le rendent pénible à utiliser. Enfin, son blindage latéral initial est trop faible (vulnérable aux balles « K » à noyau d’acier allemandes) et son réservoir d’essence initialement placé à l’avant le rend très vulnérable.

Dans les versions suivantes, le réservoir d’essence sera déplacé à l’arrière et sa caisse sera dotée d’un surblindage de 5,5 mm. Par contre, le moteur Schneider, les boîtes de transmission et les chenilles sont relativement fiables : de ce fait, l’engin restera en service après la première guerre mondiale, notamment dans l’armée espagnole pendant la guerre du Rif et jusqu’au siège de l’Alcazar de Tolède où les derniers exemplaires espagnols disparurent.

Le char Saint-Chamond :

Chars d’assaut Saint-Chamond en colonne d’attaque à Missy-aux-Bois (Chemin des Dames, avril 1917), Collection Dezarnauds, DEZ075 – Photographe inconnu

La Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine et d’Homécourt (FAMH) présente au Ministère de la Guerre, dans son usine de Saint-Chamond dans la Loire, un prototype qui se veut plus performant que le Schneider, car armé d’un canon de 75 mm et de quatre mitrailleuses. En s’appuyant sur les relations d’un de ses directeurs techniques, le colonel Emile Rimailho, co-inventeur du canon de 75 mm, modèle 1897, les Forges de Saint-Chamond font accepter par le Ministère le montage d’un tel canon sur leur char. Le résultat est un blindé plus long et plus lourd que le char Schneider, avec un compartiment de combat allongé, dépassant le train de chenilles à l’avant comme à l’arrière. Outre le canon de 75 sur l’avant, il était équipé d’un rostre pour défoncer les chevaux de frise et de quatre mitrailleuses, une sur chaque face (sur l’avant, l’arrière et les deux côtés).

Le premier prototype du char Saint-Chamond est présenté à l’Armée et approuvé en septembre 1916. Les premières sorties d’usine datent d’avril 1917. Quatre cents exemplaires seront produits et livrés à l’Armée.

Vue 4 - Le char Saint-Chamond en présentation à l’État-Major (Plaquette FAMH)
Vue 5 - L’atelier de montage des chars à l’usine de Saint-Chamond (Loire) (Plaquette FAMH)

Ce char est capable d’une meilleure vitesse de pointe sur terrain plat, grâce à son moteur Panhard et Levassor sans soupapes plus puissant et grâce à l’utilisation d’une transmission électrique « Crochat-Colardeau » (utilisée avant-guerre sur les automotrices de chemin de fer) qui rend possible une conduite relativement souple et rapide sur terrain plat. Malheureusement ces avantages techniques ne sont valables que sur route et il se révèle assez peu efficace sur des terrains bouleversés par les tranchées et les impacts de l’artillerie. Mais, la principale faiblesse du char Saint-Chamond est son train de chenilles beaucoup trop court, sujet à de fréquents déraillements.

Lors de leurs premières sorties sur le terrain, la silhouette de ces engins affolait les soldats ennemis. Mais ils se révélèrent peu efficaces en offensive. Cependant, en 1918, lors de la reprise de la guerre de mouvement en rase campagne, son canon de 75 mm est utilisé pour attaquer à distance l’artillerie de campagne adverse. Le 26 mai 1917, L’Illustration put publier un premier reportage complet, avec de nombreuses photos sur l’engagement d’une colonne de ces chars français de l’escadron du commandant Bossut le 16 avril ; puis, le 2 juin, un second reportage sur le combat mené le 5 mai précédent.

Vue 6 – Char Saint-Chamond – L’Illustration n°3874 du 02-06-1917

Après la guerre, l’Armée française préfèrera s’équiper avec des chars légers Renault beaucoup plus maniables. Les chars Saint-Chamond seront désarmés assez rapidement. Un seul exemplaire a été conservé au musée des blindés de Saumur.

Vue 7 – Réplique du char Saint-Chamond – Photo Association Mémoire de Poilus / La Vie de l’Auto

En 2017, l’Association Mémoire de Poilus d’Avignon a réalisé la réplique ci-contre, entièrement fonctionnelle, qui permet de juger de la taille de cette machine. Elle est actuellement exposée au Musée de la Grande Guerre à Meaux.

Les terribles conditions d’utilisation du char pour son équipage :

Quelques photos permettent d’imaginer les conditions épouvantables que les pauvres servants de ce char Saint-Chamond devaient supporter à l’intérieur de ces cages d’acier ! Ces deux vues sont des témoignages primordiaux – et sans doute rares – de l’enfer qu’ils devaient endurer.

Intérieur d’un char Saint-Chamond, Collection Valette, VAL089 – Photographe inconnu

L’équipage était composé de 9 personnes : un conducteur, un canonnier, quatre mitrailleurs, un mécanicien et deux servants. Au premier plan de la vue ci-dessus, on aperçoit, à gauche, le moteur Panhard et Levassor de 90 chevaux et, à droite, un mitrailleur latéral ; au second plan, au fond, tout à droite sur la vue de gauche, le mitrailleur de l’avant, puis à gauche le canonnier et l’affut de son canon de 75 bien visible, enfin, tout à gauche, le conducteur, assis plus haut que ses camarades .

Intérieur du char Saint-Chamond, Collection Dezarnaulds, DEZ062 – Photographe inconnu

Sur cette seconde vue, le cliché est inversé par rapport à la photo précédente et à la réalité, car la mitrailleuse d’avant était à droite et donc le poste de pilotage à gauche. Malgré l’insuffisance de luminosité du cliché, on voit ici à droite le moteur Panhard, au fond à droite le conducteur, les yeux rivés sur un instrument de visée, tenant dans sa main gauche un « gouvernail » et, au milieu, le canonnier à côté de sa pièce de 75 mm.

Cet équipage était installé dans un inconfort total qu’il faut imaginer : le bruit, la chaleur et l’odeur insupportables dégagés par le moteur sans capot ni protection ni insonorisation, les vibrations dues aux chenilles, sans parler des impacts des tirs ennemis…. Les hommes étaient revêtus d’épais blousons de cuir pour tenter de les protéger d’éventuels éclats d’obus qui pouvaient transpercer le blindage (non résistant aux munitions les plus lourdes) et aux risques d’incendie.

Ainsi, le 2 juin 1917, L’Illustration écrit : « Pendant le feu, la vie est terrible à l’intérieur d’un char d’assaut. La place y est restreinte, comme on peut le penser. Mitrailleurs, canonniers, pourvoyeurs, ont juste la place nécessaire à leur service et juste ce qu’il leur faut de « regards » sur l’extérieur. Ils ont un esprit de corps bien à eux, qu’ils doivent aux pertes courageusement subies, aux dangers, à l’efficacité certaine de leurs efforts… »

Les chars Renault FT :

Char Renault FT en pleine action (août 1917 – novembre 1918), Collection Dezarnaulds, DEZ060 – Photographe inconnu

Livrés à partir d’août 1917, ces chars légers blindés (6,7 tonnes) se montreront plus mobiles et plus efficaces que les chars lourds Schneider ou Saint-Chamond. Leur équipage est limité à deux soldats : un conducteur et un canonnier. Equipés d’une tourelle pivotante à 360° (configuration ensuite adoptée par l’ensemble des constructeurs de char), ils furent fabriqués à 3 700 exemplaires, dont certains sous licence chez d’autres constructeurs comme Berliet.

La position du char ci-dessus, en train de franchir une fortification, est spectaculaire. À l’arrière, on peut apercevoir une pièce d’appui qui lui permettait de ne pas basculer par l’arrière. On imagine cependant l’entraînement qu’il fallait à son équipage pour ne pas paniquer lors de la plongée après franchissement de l’obstacle !

Au second plan, un char Renault, à l’arrêt en position de guet, Collection Cestas, CES008 – Photographe inconnu
Vue 8 –Chars Renault d’une unité américaine en forêt de l’Argonne, 26 septembre 1918 (Wikipedia).

La licence fut aussi concédée aux États-Unis qui ne disposaient pas de tels engins et qui en équipèrent leurs unités sur les champs de bataille européens.

Lors de sa première grande opération indépendante au cours de la bataille de Saint-Mihiel en septembre 1918, l’US Army engagea 144 chars, tous de fabrication française, surtout des Renault FT, sous le commandement du lieutenant-colonel George Patton, qui s’illustrera ensuite durant la Seconde Guerre mondiale.

Après la guerre, c’est avec ce char léger que l’Armée française préféra s’équiper.

L’intérêt tactique du char d’assaut émerge enfin à l’issue du conflit de 14-18 :

Depuis leur introduction sur la scène du conflit par les Français et les Britanniques, s’ils firent forte impression dans les rangs allemands, les chars d’assaut blindés n’eurent cependant pas d’effet réellement décisif sur la résolution de la plupart des combats.

C’est seulement lors de la bataille de Cambrai (novembre-décembre 1917), préparée par J. F. C. Fuller, chef des opérations du Tank Corps britannique, que ce dernier engagea en masse des chars Mark IV avec un certain succès, ce qui révéla enfin la puissance des blindés. Fuller deviendra un des théoriciens de la guerre blindée, mais il fallut encore une année aux généraux alliés pour réaliser que les chars avaient définitivement supplanté les armes, les principes et les tactiques de naguère.

Tout à la fin du conflit, les allemands, après avoir saisi au combat quelques exemplaires, tentèrent de copier ces matériels, mais ce fut un fiasco. Ils furent très en retard en ce domaine, et parvinrent seulement en 1918 à construire et à engager 20 chars A7V, des « boîtes blindées » peu manœuvrables.

Le concept des chars étant maintenant banalisé, de nombreuses nations conçurent et construisirent des nouveaux modèles entre les deux guerres. Pendant les années 1920, les chars britanniques furent les plus avancés. À la suite de la guerre et de l’application du traité de Versailles, la France et l’Allemagne de Weimar se trouvaient encore dans un état économique précaire. Les conditions de la paix n’autorisaient pas ces deux pays à se lancer dans le développement de chars efficaces.

Christian Bernadat

Sources :

Histoire du char d’assaut, Wikipédia

L’Illustration, articles des 30 octobre et 2 décembre 1916, 26 mai, 2 juin et 29 décembre 1917 (Collection CLEM/don Monboisset)

Char Schneider CA1, Wikipédia

La bataille du Chemin des dames, Wikipédia

Char Saint-Chamond, Wikipédia

Char d’Assaut « Saint-Chamond », Modèle 1917, Centre d’Etudes et de Recherches du Patrimoine Industriel, Forges et Aciéries de la Marine et d’Homécourt (FAMH), (Brochure, 3ème T 2014)

Char Renault FT, Wikipédia

La Vie de l’Auto n°1992, 7 octobre 2021

Le Voyage aux Pyrénées selon Hippolyte Taine en 1855/1860

Cinquième épisode : excursions aux alentours des Eaux-Bonnes

Panorama sur la vallée d’Ossau (1858), Collection Magendie, MAG2291

Rappel des quatre premiers épisodes :

Hippolyte Taine est un des plus tardifs à réaliser son Voyage aux Pyrénées, en 1855, dans le but de suivre une cure médicale, soin alors très prisé dans la bonne société parisienne. Pour cela, à seulement 27 ans, il prend une sorte de « congé sabbatique ». Après Bordeaux et Royan, Bayonne, Biarritz et Saint-Jean-de Luz, Orthez et Pau, notre écrivain voyageur arrive enfin aux Eaux-Bonnes dans la vallée d’Ossau, objectif de son voyage thermal : il nous fait alors une description minutieuse de la vie de curiste. Pour ce nouvel épisode, nous allons le suivre dans ses excursions aux alentours de la ville de cure, comme le ferait aujourd’hui tout curiste.

Comme précédemment, on s’appuiera pour illustrer cet épisode sur les nombreuses vues disponibles dans la Stéréothèque au sein des collections Magendie et de la Médiathèque de Pau, la plupart du temps issues des séries des vues sur le thème du Voyage aux Pyrénées.

En partant au hasard le long du Valentin…

« J’ai voulu trouver du plaisir à mes promenades, et je suis parti seul, par le premier sentier venu, allant devant moi au hasard. Pourvu qu’on ait remarqué deux ou trois points saillants, on est sûr de retrouver sa route… On a les jouissances de l’imprévu, et l’on fait la découverte du pays… »

« Le cours du Valentin n’est qu’une longue chute à travers des rochers roulés. Le long de la promenade Eynard, pendant une demi-lieue, on l’entend gronder sous ses pieds. »

Le Valentin au Gros Hêtre (1868), Collection Magendie, MAG6490

« Au pont du Discoo, le sol lui manque : il tombe dans un demi-cirque, de gradins en gradins, en jets qui se croisent et qui heurtent leurs bouillons d’écume ; puis, sous une arcade de roches et de pierres, il tournoie dans de profonds bassins dont il a poli les contours, et où l’émeraude grisâtre de ses eaux jette un doux reflet tranquille. Tout à coup, il saute de trente pieds, en trois masses sombres, et roule en poussière d’argent dans un entonnoir de verdure. Une fine rosée rejaillit sur le gazon qu’elle vivifie, et ses perles roulantes étincellent en glissant le long des feuilles. »

Vue 1 – La cascade du Discoo (sur le Valentin) – Lithographie par Victor Petit, (Souvenirs des Eaux-Bonnes) / Le voyage aux Pyrénées

La gorge et la cascade du Serpent

« De là, un sentier dans une prairie conduit à la gorge du Serpent : c’est une entaille gigantesque dans la montagne perpendiculaire. Le ruisseau qui s’y jette rampe écrasé sous des blocs entassés ; son lit n’est qu’une ruine. On monte le long d’un sentier croulant, en s’accrochant aux tiges de buis et aux pointes de rochers ; les lézards effarouchés partent comme une flèche, et se blottissent dans les fentes des plaques ardoisées. Un soleil de plomb embrase les rocs bleuâtres ; les rayons réfléchis font de l’air une fournaise. Dans ce chaos desséché, la seule vie est celle de l’eau qui glisse et [bruisse] sous les pierres. Au fond du ravin, la montagne relève brusquement à deux cents pieds de haut sa paroi verticale ; l’eau descend en longs filets blancs sur ce mur poli dont elle brunit la teinte rougeâtre ; elle ne le quitte pas de toute sa chute : elle se colle à lui comme une chevelure d’argent ou comme une traînée de lianes pendantes. Un beau bassin évasé la retient un instant au pied du mont, puis la dégorge en ruisseau dans la fondrière. »

La cascade du Serpent (1868), Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0144

La gorge et la cascade du Larresecq

« Au fond d’une gorge glaciale roule la cascade de Larresecq. Celle-là ne vaut pas sa renommée : c’est une sorte d’escalier écroulé sur lequel dégringole gauchement un ruisseau Sali, perdu dans les pierres et la terre mouvante ; mais, pour y arriver, on passe une profonde rainure escarpée, où le torrent roule engouffré dans les cavernes qu’il a creusées, obstrué de troncs d’arbres qu’il déchire. Au-dessus de lui, des chênes magnifiques se rejoignent en arcade ; les arbrisseaux vont tremper leurs racines jusque dans l’eau bouillonnante. Le soleil ne pénètre pas dans cette noire ravine ; le Gave y perce sa route, invisible et glacé. À l’issue par laquelle il débouche, vous entendez sa clameur rauque ; il se débat étranglé entre les roches : vous diriez l’agonie d’un taureau. »

Vue 2 - La cascade du Larresecq, Gustave Doré, 3e éd. p 161

Panorama sur le « mont » Gourzy

Le signal ou pic du Gourzy, situé en aval des Eaux-Bonnes (vers le sud-ouest) culmine à 1 917 m. C’est sur son flanc que Taine est parti en randonnée et nous narre ses impressions. Jusqu’ici, notre auteur a soigneusement entretenu le flou sur sa documentation touristique, nous laissant souvent supposer qu’il découvrait les lieux au hasard de ses circuits. Le voici qui tombe enfin le masque : il utilise bien, comme tout bon voyageur dès cette époque, un guide de tourisme !

« On vante la vue qu’on a sur le mont Gourzy ; le voyageur est averti qu’il apercevra toute la plaine du Béarn jusqu’à Pau. Je suis forcé d’en croire le guide-manuel sur parole ; j’ai trouvé les nuages, et n’ai rien vu que le brouillard. »

Vue 3 - Le panorama dans les environs du mont Gourzy par temps dégagé aujourd’hui (www.jpdugene.com)

« Cette vallée est très retirée et très solitaire ; elle n’a point de culture ; on n’y rencontre ni voyageurs ni pâtres ; on ne voit que trois ou quatre vaches occupées dans un coin à brouter l’herbe. D’autres gorges, sur les flancs de la route et dans la montagne de Gourzy, sont encore plus sauvages : on y distingue à peine la trace effacée d’un ancien sentier. Y a-t-il quelque chose de plus doux que la certitude d’être seul ? »

«  Au bout de la forêt qui couvre la première pente, gisaient des arbres énormes, demi-pourris, déjà blanchis de mousse. Des cadavres de pins desséchés restaient debout ; mais leur pyramide de branches mortes montrait un pan fracassé. De vieux chênes brisés à hauteur d’homme couronnaient leur blessure de champignons moites et de fraises rouges. À voir le sol jonché, on eût dit un champ de bataille ravagé par les boulets : ce sont les pâtres qui, pour s’amuser, mettent le feu aux arbres [ !]. »

Vue 4 - Le paysage de désolation rencontré par Taine au pied du mont Gourzy. Gustave Doré, 3e éd. p 167

Depuis le début de ce parcours, nous ne cessons de souligner la « modernité » de cette seconde moitié du XIXe siècle. C’est encore le cas dans cette réflexion, que l’on n’aura aucun mal à transposer à notre époque de tourisme envahissant :

« Si vous êtes dans un site célèbre, vous craignez toujours de voir arriver une cavalcade, les cris des guides, l’admiration à haute voix, le tracas des chevaux qu’on attache, des provisions qu’on déballe, des réflexions qu’on étale dérangent votre sensation naissante ; la civilisation vous ressaisit.

Mais, ici, quelle sécurité et quel silence ! Aucun objet ne rappelle l’homme ; le paysage est le même qu’il y a six mille ans ; l’herbe y pousse inutile et libre comme aux premiers jours ; point d’oiseaux sur les branches ; parfois seulement on entend le cri lointain d’un épervier qui plane. Çà et là le pan d’un grand roc saillant découpe une ombre noire sur la plaine unie des arbres : c’est le désert vierge dans sa beauté sévère… »

En suivant le cours du Valentin au pied de la montagne Verte

La montagne Verte s’élève au sud des Eaux-Bonnes, en surplomb de la commune ; elle porte sur ses flancs le hameau d’Aas.

« En descendant le Valentin, sur le versant de la montagne Verte, j’ai trouvé des paysages moins austères. On arrive sur la rive droite du Gave d’Ossau. Un joli ruisseau descend de la montagne, encaissé entre deux murs de pierres roulées qui s’empourprent de pavots et de mauves sauvages. »

Au XIXe siècle, en vallée d’Ossau, on exploitait plusieurs carrières de marbre. Pour le débiter, on utilisait des moulins à eau situés évidemment le long des cours d’eau. C’est un tel moulin que Taine rencontre, difficile à situer aujourd’hui avec le peu d’indications qu’il nous donne.

«  On gouverne sa chute pour mettre en mouvement des rangées de scies qui vont et viennent incessamment sur les blocs de marbre. Une grande fille en haillons, pieds nus, puise avec une cuiller du sable délayé dans l’eau, pour arroser la machine ; avec ce sable, la lame de fer use le bloc. »

Vue 5 - Moulin près de Laruns, Carte postale (Ossau 1900)

« Un sentier sur la rive, bordé de maisons, de champs de maïs et de gros chênes ; de l’autre côté s’étend une grève desséchée, où les enfants barbotent auprès des porcs qui dorment dans le sable ; des flottes de canards se balancent sur les eaux claires aux ondulations du courant : c’est la campagne et la culture après la solitude et le désert. Le sentier tournoie dans un plant d’oseraies et de saules ; ces longues tiges ondoyantes amies des fleuves, ces feuillages pâles qui pendent, ont une grâce infinie pour des yeux accoutumés au vert vigoureux des montagnes. »

Un hameau, sans doute Aas

Ici encore, Taine ne nomme pas les lieux. Compte tenu de la direction de sa randonnée, nous sommes certainement au « village » d’Aas. Ce village, rattaché aux Eaux-Bonnes une dizaine d’années après son passage est surtout connu pour ses bergers qui s’expriment avec une langue sifflée qui porte dans toute la vallée, particularité qui n’a pas été révélée à notre auteur.

« On rencontre sur la droite de petites routes pierreuses qui mènent aux hameaux épars sur les pentes. Là, les maisons s’adossent au mont, les unes au-dessus des autres, assises par gradins comme pour regarder dans la vallée. À midi, les gens sont dehors ; chaque porte est fermée ; seules dans le village, trois ou quatre vieilles femmes étendent du grain sur la roche unie qui fait l’esplanade ou la rue. Rien de plus singulier que cette longue dalle naturelle sous un tapis de grains dorés. »

Le pont à l’entrée du village d’Aas (1862-63). Collection Magendie – MAG6333

« L’église, étroite et sombre, s’élève ordinairement sur un préau en terrasse qu’entoure un petit mur ; le clocher est une tour blanche carrée, avec un clocheton en ardoises. On lit sous le porche des épitaphes sculptées dans la pierre : ce sont pour la plupart des noms de malades morts aux Eaux-Bonnes ; j’y ai vu ceux de deux frères. Mourir si loin et si seuls ! Ces paroles de tendresse sur une tombe font peine à voir : ce soleil est si doux ! Cette vallée si belle ! Il semble qu’on y respire la santé dans l’aire ; on souhaite de vivre ; on veut, comme dit le vieux poète, « se réjouir longtemps de sa force et de sa jeunesse ». On a pris l’amour de la vie avec l’amour de la lumière. 

Vue 6 - Arrivée au village d’Aas. Carte postale (CPArama)

Les débats « philosophiques » du voyageur

Le curiste ne se contente pas d’admirer passivement les paysages : il s’interroge aussi sur le sens profond de sa démarche ! Ainsi, de retour à l’hôtel, notre auteur bavarde avec son voisin (de chambre ou de table) dont il nous a déjà parlé. Celui-ci a sa philosophie personnelle sur la manière dont les touristes « consomment » les paysages, ce qui, là aussi, nous renvoie au tourisme contemporain.

Il ne peut souffrir, nous dit Taine « qu’on allât sur une montagne pour regarder la plaine » : « On ne sait pas ce qu’on fait […]. C’est un contresens de perspective. C’est détruire le paysage pour mieux en jouir. À cette distance il n’y a ni couleurs ni formes. Les hauteurs sont des taupinées, les villages des taches, les rivières des lignes tracées à la plume. Les objets sont noyés dans une teinte grisâtre ; l’opposition des lumières et des ombres s’efface ; tout se rapetisse ; vous démêlez une multitude d’objets imperceptibles : c’est le monde de Lilliput. Et là-dessus vous criez au grandiose ! »

Et l’homme de poursuivre : « Par poltronnerie, de peur d’être accusés de sécheresse et de passer pour prosaïques, tout le monde aujourd’hui a l’âme sublime, et une âme sublime est condamnée aux cris d’admiration. Il y a encore les esprits moutons qui admirent sur parole et s’échauffent par intimidation. « Mon voisin dit que cela est beau, le livre est du même avis ; j’ai payé pour monter, je dois être ravi : donc, je le suis ».

Vue 7 – Les « excès » du tourisme selon Gustave Doré, 3e éd. p 171

Et notre auteur de conclure son chapitre : « Vous jetez la pierre aux touristes ; demain, dans la gorge des Eaux-Chaudes, j’éprouverai si votre raisonnement a raison. »

Ce sera notre prochain épisode…

Christian Bernadat

Bibliographie

Les monuments de l’Égypte antique, passion de plus de deux siècles et vitrine en matière de conservation du patrimoine.

Touristes accompagnés de leurs guides bédouins sur le plateau de Gizeh devant le sphinx et la pyramide de Khéops, 1900-1925, Collection Vicente, GV030

En ce mois de septembre, au cours duquel nous célébrons la conservation du patrimoine, éloignons-nous un peu de l’hexagone pour nous transporter au Moyen-Orient, et plongeons-nous dans la contemplation des monuments de l’Égypte antique : les collections de la Stéréothèque conservent en effet – comme nous l’avons déjà observé à plusieurs reprises – des témoignages photographiques parmi les plus précoces sur ces monuments qui passionnaient déjà les Européens du XIXe siècle, au premier rang desquels les Français, égyptologues comme touristes. L’intérêt pour les monuments de l’Égypte antique, on le sait bien, ne se dément pas depuis plus de deux siècles !

Cette passion de tout un continent va se révéler être un puissant moteur pour la sauvegarde de ce patrimoine, actions qui culminèrent, en quelque sorte, avec la campagne menée par l’UNESCO pour sauver des eaux les sites de Haute-Égypte et de Nubie, campagne initiée en 1960, et totalement achevée en 1980.

En France, dès la toute fin du XVIIIe siècle, deux ouvrages marquent l’opinion et les hommes politiques : le Voyage en Égypte et en Syrie (1787) et Des Ruines ou Méditations sur les Révolutions des Empires (1791) du comte de la Giraudais, dit Volnay ; ils vont inciter fortement Talleyrand et Bonaparte à lancer la campagne d’Égypte.

01-Le général Bonaparte devant le Sphinx, par Jean-Léon Gérôme (Wikipedia / San Simeon, California, USA)

Au retour de cette expédition (qui fut par ailleurs un échec militaire), l’écrivain et diplomate Vivant Denon (connu pour s’être vu confier la première organisation des musées français) passionna la France entière avec son récit Voyage dans la Basse et la Haute-Égypte publié en 1802 et réédité durant tout le XIXe siècle. Ensuite, le style Empire, conçu par les architectes Charles Percier et Pierre Fontaine sur demande de Napoléon lui-même, prolongea cet effet et contribua à diffuser cet intérêt dans toute l’Europe.

Enfin, le voyagiste britannique Thomas Cook (encore lui !) lança ses premières croisières sur le Nil, à bord de bateaux à vapeur, à partir de 1869 : la bourgeoisie européenne eut ainsi très tôt l’opportunité d’aller voir sur place les sites qui, à l’époque, étaient déjà accessibles depuis le Nil.

En outre, durant tout le XIXe siècle, de grands archéologues de toute l’Europe allèrent fouiller et expertiser ce patrimoine antique, donc en initier la conservation, en parallèle avec le mouvement de classement des monuments que connut autant la France que le reste de l’Europe.

Mettons-nous donc dans la peau de voyageurs de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe et laissons-nous guider dans un circuit qui, partant du Caire et de la Basse-Égypte, nous fera remonter jusqu’en Haute-Égypte, puis en Nubie, sur la base d’une sélection de clichés conservés dans la Stéréothèque, dont certains témoignent d’un état définitivement révolu du site. Ces photos nous montrent que tous ces sites étaient déjà offerts à la curiosité des voyageurs privilégiés du XIXe siècle. Pendant longtemps, le seul moyen d’y accéder est le bateau à vapeur qui remonte le Nil. Mais, le chemin de fer arrive à Louxor et à Assouan en 1898, permettant dès lors aux voyageurs une alternative en trains confortables.

N’imaginons pourtant pas ces voyages comme de tout repos : il fallait déjà plusieurs jours pour traverser la Méditerranée en bateau à vapeur au départ de Marseille ou de Gênes, après éventuellement plusieurs jours de chemin de fer pour les européens du nord de l’Europe – dont les Britanniques après la traversée de la Manche. Ensuite, la remontée du Nil prenait elle-même plusieurs jours ; à chaque étape, il fallait un transfert, parfois de plusieurs heures à dos de chameau, par des températures avoisinant ou dépassant les 40° C, la plupart des Européens conservant pour ces trajets leurs tenues de ville sombres, totalement inadaptées à ce climat ! La contrainte était évidemment la même au départ des gares d’Assouan ou de Louxor lorsqu’elles furent ouvertes. Bref, de tels voyages prenaient souvent un bon mois et nécessitaient une part d’intrépidité qu’on a du mal à imaginer de la part de voyageurs plus habitués au confort des beaux quartiers des grandes villes européennes !

Touristes descendant d’une pyramide, 1905-1907, Collection Vergnieux, RVX428

Pour les photographes, aux contraintes générales du voyage s’ajoutaient celles, spécifiques, liées à leur technique : matériel lourd et encombrant, traitements chimiques des plaques et produits révélateurs extrêmement sensibles à la chaleur – et, naturellement aussi, au vent de sable. Enfin, à partir des années 1860, avec la diffusion de techniques plus commodes, le photographe développe de préférence sur place, ce qui nécessite un surcroît de bagages pour transporter son laboratoire itinérant : bref, il faut alors à un photographe plusieurs chameaux pour transporter tout son « barda » (et le personnel pour les conduire), ainsi que, sur le Nil, une embarcation spécialement affrétée… Parvenir à rapporter en Europe des photos correctement exposées est donc à chaque fois un exploit dont on ne mesure peut-être pas l’ampleur ! Ces documents doivent donc être regardés avec d’autant plus d’admiration !

Ainsi, c’est avec le bateau atelier que l’on voit ci-dessous que le photographe Francis Frith opéra lors de plusieurs expéditions successives de 1856 à 1859 ; on lui doit notamment les vues MAG3886 (Denderah), GV026 (Karnak) et WIE918 (Louxor) qui sont présentées dans cette chronique. Sur cette période, la desserte du Nil en bateau à vapeur n’est pas encore mise en place : c’est donc entièrement au moyen de felouques, ces voiliers traditionnels, qu’il remonta le Nil à la force du vent.

02 – A gauche, le bateau atelier du photographe Francis Frith à Philae en 1857
03 – A droite, transport de l’atelier photographique des frères Zangaki à Gizeh (1870-1875) (Collection G. Fournier / Musée Champollion, Figeac)

Cette immersion sur les sites antiques est en outre l’occasion de constater que les menaces sur la conservation du patrimoine, sous prétexte de développement économique, ne datent pas d’aujourd’hui…

Mais ce circuit sera aussi l’occasion « d’allers-retours » avec les périodes plus récentes, qui mettront en évidence les actions particulièrement spectaculaires de sauvegarde de ce même patrimoine qui furent entreprises et menées à bien dans la seconde moitié du XXe siècle : les sites de l’Égypte antique concentrent ainsi, poussés à leur paroxysme, ces deux aspects antagoniques !

Embarquons donc pour dix étapes photographiques. Par soucis de clarté, elles ont été reportées sur la carte ci-contre, celle de l’expédition à laquelle participa Jean-François Champollion avec l’Université du Grand-Duché de Toscane à partir de 1828.

Hormis Philae, qui n’était pas encore inondée en 1828, toutes les autres photos nous montrent les sites tels que Champollion a pu les admirer une cinquantaine d’années plus tôt.

04 - Ci-dessus, carte de l’expédition franco-toscane en Egypte à laquelle participa Champollion en août 1828, sur laquelle ont été reportées (encadrées en rose) les dix étapes de notre parcours ci-après (Photo Ch. Bernadat / Carte du Musée Champollion à Figeac).

Basse Égypte : Gizeh dans les environs du Caire :

Situé dans les environs du Caire, le plateau de Gizeh et ses nombreux monuments sera évidemment notre première étape.

Vue d’ensemble des pyramides du plateau de Gizeh, 1863-1915, Collection Magendie, MAG3064

En arrivant du Caire, à plusieurs kilomètres, la vue groupée des pyramides du plateau de Gizeh (ci-dessus) s’impose au visiteur. Ce complexe pyramidal égyptien est classé au patrimoine mondial de l’humanité depuis 1979.

Les ruines du temple, le sphinx et la grande pyramide de Khéops, plateau de Gizeh, 1896, Collection Magendie, MAG3038

Sur la vue ci-dessus, au premier plan, les ruines sont celles du petit temple qui était consacré au dieu Rê, le Dieu Soleil des Égyptiens. Immédiatement en arrière, voici le sphinx, puis à l’arrière-plan, la grande pyramide de Khéops. Cette dernière est la plus grande et la plus volumineuse de toutes les pyramides d’Égypte. Elle caractérise l’apogée de l’architecture monumentale égyptienne. En fait, le mausolée de Khéops n’est pas une simple pyramide : c’est un grand complexe funéraire, comprenant plusieurs éléments, dont la pyramide est le plus impressionnant. Elle fut construite approximativement entre 2589 et 2566 avant J.-C. Khéops est le nom du deuxième pharaon de la IVe dynastie de l’Égypte antique qui marqua son règne par un développement des mines de cuivre et de turquoise (Sinaï, Nubie). L’horizontalité de l’édifice est proche de la perfection. De 146,60 m de haut à sa construction, cet édifice ne mesure plus que 138 m. Ses quatre faces sont orientées sur les points cardinaux.

Le sphinx et la pyramide de Khéops, 1900-1915, Collection Wiedemann, WIE063

Le sphinx (« statue vivante » en égyptien) regarde le soleil levant ; sa partie inférieure est ensablée. Il mesure 73,50 m de longueur et sa tête 5,20 m de haut ; la hauteur totale originelle du monument était de 20,22 m. Il représente un lion à tête d’homme ; taillé directement dans la roche d’un promontoire calcaire, ses pattes avant sont en maçonnerie ; le tout était autrefois recouvert d’une sorte de plâtre peint. La tête est taillée dans un bloc rocheux qui dépassait du promontoire. Quant au corps, il fut sculpté progressivement, au fil du creusement de la roche. En descendant en profondeur, les ouvriers découvrirent que le sol comportait différentes strates de calcaire, de différentes couleurs et d’une dureté différente de la roche. Ceci explique pourquoi le corps du sphinx est strié horizontalement, les différentes couches calcaires s’étant érodées à des vitesses différentes. Le sphinx de Gizeh est l’un des plus vieux et le plus grand des sphinx du monde. Il pourrait être le portrait géant du pharaon Khéphren qui l’a fait sculpter durant son règne (2558-2532 av. J.-C.).

Bédouins devant la pyramide de Khéphren, 1898, Collection Magendie, MAG0437

La pyramide de Khéphren est la deuxième pyramide d’Égypte par sa taille. Elle est à faces lisses et fut élevée sous la IVe dynastie de l’Ancien Empire pour le pharaon Khéphren, fils de Khéops. Elle se dresse au sud-ouest de celle de son père, bien identifiable avec son sommet encore couvert de calcaire. Légèrement plus petite que celle de Khéops, elle paraît pourtant plus haute car elle est érigée sur une proéminence rocheuse avec un angle d’inclinaison supérieur à celui de la grande pyramide.

Basse Égypte : le site de Memphis :

Statue colossale de Ramses II, à l’époque sur le site de Memphis, 1915-1925, Collection Vergnieux, RVX271

La photo de cette statue est un document, trace d’une période révolue : elle a en effet été prise sur le site de Memphis, ancienne capitale du pays, et non au Caire. Pour les égyptologues Sydney Aufrère et Jean-Claude Goyon, elle se trouvait, comme sa jumelle, à l’entrée du temple de Ptah : « Dans l’axe de la ville, approximativement là où devait se trouver l’entrée, s’élevaient deux colosses de Ramsès II. » D’autres sources annoncent même le chiffre de quatre…

Le premier colosse, sculpté dans du calcaire, a été découvert en 1820 par Giovanni Battista Caviglia et Charles Sloane, couché face contre terre. Le bas des jambes brisé, il n’a jamais été relevé, mais a été déplacé en 1958 afin d’être exposé dans un bâtiment construit sur le site.

Le second colosse, celui de notre photo, fut découvert pendant l’hiver 1853-1854, par Leonard Horner, un géologue britannique, venu pour analyser la profondeur et l’accroissement des alluvions du Nil. Il profita de cette mission pour entreprendre l’étude archéologique du site, sous la supervision de Joseph Hekekyan, un ingénieur arménien de Constantinople. 

Légèrement plus petit que le premier colosse, il gisait à 200 m au nord-ouest, brisé en six morceaux. La statue demeurera sur place jusqu’en 1887… Cette année-là, le major Arthur Bagnold voulut la soustraire à l’effet des eaux du Nil qui le recouvraient pendant une longue période de l’année et voulut la mettre à l’abri. Il en informa les autorités et une maigre somme de 20 livres lui fut allouée. C’est ainsi que ce colosse fut dégagé, puis traîné sur une butte voisine et surélevé afin qu’il fût visible en totalité.

Il y resta jusqu’en février 1955… date à laquelle le président Nasser, récemment installé à la tête du pays, la fit transporter (et relever) sur une place en plein centre du Caire, en face de la gare, au bout de la grande voie rebaptisée avenue Ramsès. La couronne, qui gisait à côté de la statue, fut également réinstallée sur la tête du souverain. Mais la statue était devenue invisible au milieu d’une circulation débridée, et son calcaire était fortement attaqué par le gaz carbonique des pots d’échappement.

05 –La statue colossale de Ramsès II, en face de la gare du Caire de 1955 à 2006 – (L’égyptophile.blogspot.com)

Elle a à nouveau été transportée en grandes pompes en 2006 dans l’enceinte du Grand Musée Egyptien, bâti à la périphérie du Caire, pour la mettre en valeur et la soustraire à la pollution automobile galopante. Les travaux ayant traîné en longueur, il faudra attendre janvier 2018 pour qu’elle s’offre enfin à l’admiration des visiteurs, bien en vue à l’entrée du Musée.

06 - Statue colossale de Ramses II, désormais à l’abri à l’entrée du Grand Musée Egyptien du Caire (Image virtuelle Egytian Grand Museum / L’égyptophile.blogspot.com)

Par deux fois donc, le déplacement et la mise en sécurité du colosse ont été utilisés par le gouvernement en place comme un symbole de puissance politique. Mais, ce motif servit aussi effectivement à la sauvegarde de cette pièce tout à fait exceptionnelle héritée de l’Égypte antique.

Basse Égypte : Saqqarah, la pyramide de Djéser :

La pyramide à degrés de Djéser, 1867-1876, Collection Magendie, MAG3065

Saqqarah est le nom de l’ancienne nécropole de la cité de Memphis, une des capitales de l’Égypte antique. Située à moins de 30 kilomètres du Caire, sur la rive gauche du Nil, presque en face de Memphis elle-même, elle contient les sépultures de nombreux pharaons et hauts fonctionnaires égyptiens. La nécropole est impressionnante : elle mesure 6 km de long sur 1,5 km de large, soit la plus grande superficie d’une nécropole égyptienne, sur un vaste plateau qui domine la vallée du Nil. Le complexe funéraire compte une quinzaine de monuments de différentes époques. Lorsque la Haute et la Basse Égypte furent réunies en un seul royaume, les premières tombes firent leur apparition sur le site (principalement celles des grands notables). Au début, les tombeaux n’étaient pas encore des pyramides, mais des mastabas, grandes constructions rectangulaires d’abord en briques puis en pierres.

Le monument le plus intéressant de Saqqarah est cette pyramide à degrés, tombeau du pharaon Djéser ou Djoser (IIIe dynastie). Il s’agit de la première pyramide égyptienne et du premier tombeau construit intégralement en pierres, dans le but de résister aux épreuves du temps. Son architecte fut le célèbre Imhotep (« celui qui vient en paix » en égyptien). En construisant un mastaba d’environ 121 m de long sur 109 m de large, puis en en superposant d’autres de tailles décroissantes jusqu’au sommet, son idée était de rapprocher le plus possible le souverain du ciel et donc des dieux. Cette structure en degrés peut donc être vue comme une sorte « d’escalier divin » pour faciliter l’ascension du pharaon défunt.

Haute-Égypte : Denderah, le temple d’Hathor :

La façade du temple d’Hathor à Denderah, 1856-1859, Collection Magendie, MAG3886

Denderah est à 460 km au sud du Caire. Le temple d’origine, dédié à la déesse Hathor, fut construit par Pépi 1er sous la VIe dynastie. Le temple actuel fut fondé le 16 juillet 54 avant notre ère, jour du lever héliaque annuel de Sirius. Les travaux commencèrent sous le règne de Ptolémée XII Aulète, père de Cléopâtre. Cette dernière lui succède en 51 avant notre ère. Cette nouvelle construction fut achevée trente-quatre ans plus tard, sous le règne d’Auguste. La décoration des parois se poursuivit jusqu’à la fin de la période romaine. C’est la raison pour laquelle, à l’intérieur du temple, on peut trouver les cartouches d’Auguste, de Tibère, de Caligula, de Claude et de Néron.

Haute-Égypte : Karnak et Louxor (site de l’ancienne Thèbes) :

A environ 500 km au sud du Caire, faisons halte à Louxor, l’ancienne Thèbes, sur la rive est du Nil. La Stéréothèque conserve les vues de deux monuments distincts qu’il convient de ne pas confondre : le grand temple d’Amon au sein du complexe religieux de Karnak, et un second temple d’Amon, à la périphérie immédiate de Louxor.

La salle hypostyle du grand temple d’Amon de Karnak, 1856-1859, Collection Vicente, GV026

Nous avons ici une des vues les plus anciennes de nos collections. Le complexe religieux de Karnak comprend un vaste ensemble de ruines de temples, chapelles, pylônes, et d’autres bâtiments situés au nord de Thèbes, aujourd’hui ville de Louxor. Ce complexe religieux, a été construit et développé pendant plus de 2 000 ans par les pharaons successifs, de Sésostris Ier, au Moyen Empire, jusqu’à l’époque ptolémaïque ; il s’étend sur plus de 2 km2, morcelé en trois « domaines », chacun entouré de sa propre enceinte. C’est le plus grand complexe religieux de toute l’Antiquité. Le temple le plus important, le Grand Temple d’Amon, date de la XVIIIe dynastie. Il était consacré à la triade thébaine, avec à sa tête le dieu Amon-Rê. Il était relié au temple de Louxor (voir ci-après) par une allée de sphinx de près de trois kilomètres de long.

Le site a fait l’objet de fouilles conduites dès le XIXe siècle par des archéologues français, désormais organisés depuis 1967 au sein du Centre franco-égyptien d’étude des temples de Karnak. Bien que toujours en ruine, le site a néanmoins fait l’objet d’un redressement des colonnes comme on peut en juger sur la photo d’ensemble ci-contre (la salle hypostyle étant au centre du second plan), bel exemple de conservation respectueuse de l’édifice.

07 – Vue d’ensemble du complexe religieux de Karnak avec, au centre, la salle hypostyle du Grand Temple d’Amon (Jerzy Strzelecki / Wikipedia)

Trois kilomètres plus loin, voici le temple d’Amon de Louxor.

Vue du temple de Louxor, 1857, Collection Wiedemann, WIE918

Situé au cœur de l’ancienne Thèbes, il fut construit pour l’essentiel sous les XVIIIe et XIXe dynasties. Il était consacré au dieu dynastique Amon sous ses deux aspects d’Amon-Rê céleste et d’Amon-Min. Les parties les plus anciennes actuellement visibles remontent à Amenhotep III et à Ramsès II. Par la suite, de nouveaux éléments furent ajoutés par Chabaka, Nectanébo Ier et les Lagides. L’édifice, l’un des mieux préservés du Nouvel Empire, a gardé de nombreuses structures en élévation.

La vue WIE918 qui nous est présentée ci-dessus – également une des plus anciennes concernant l’Égypte au sein de la Stéréothèque – est malheureusement peu explicite ; c’est une vue latérale du temple depuis le nord-ouest qui laisse voir en arrière-plan le minaret de la mosquée de Louxor toujours présente aujourd’hui.

08-Le temple d’Amon à Louxor vu du nord-ouest avec, en arrière-plan, le même minaret que sur la WIE918 (Marc Ryckaert / Wikipedia)

Une fois franchis les pylônes du temple qui marquaient son entrée, on peut admirer ce qui reste de la grande colonnade qui formait l’intérieur de l’ancien temple. Les murs tout autour portent la représentation des différentes phases de la fête de l’Opet ; à l’entrée de la colonnade, se trouvent deux groupes de statues.

La grande colonnade du temple de LouxorI, 1898, Collection Magendie, MAG0515

Haute-Égypte : Louxor (ancienne Thèbes), Les colosses de Memnon :

Les colosses de Memnon à Thèbes, 1863-1915, Collection Magendie, MAG3036

Les colosses de Memnon sont deux statues de pierre monumentales situées sur la rive occidentale de Thèbes, sur la route qui mène à la nécropole thébaine. Elles sont les derniers vestiges du gigantesque temple d’Amenhotep III, construit durant la XVIIIe dynastie, qui n’existe plus de nos jours. Depuis 1998, le site du temple est fouillé par la Mission des colosses de Memnon et du temple d’Aménophis III, dirigée par l’égyptologue Arménien Hourig Sourouzian.

Haute-Égypte : Edfou :

Edfou (Behdet, Apollinopolis) est situé sur la rive gauche du Nil entre Louxor et Assouan, à 105 km au sud de cette dernière. Toutefois, la vue que nous montrons ci-après n’est pas prise sur ce site mais au sein du Parc Egyptien de l’Exposition Universelle de Paris en 1867.

Nous avons déjà souligné à l’occasion de plusieurs de nos « Unes » le climat de modernité qui a marqué la France du Second Empire (dans le même élan que dans toute l’Europe). Nous en avons ici un nouvel exemple : à l’occasion de cette Exposition Universelle, l’Égypte (qui est en 1867 un pays indépendant qui se veut moderne) expose, entre autres, une reconstitution réduite du temple d’Edfou. Il s’agit non seulement d’offrir aux visiteurs une vision caractéristique du pays, mais d’attirer aussi les premiers touristes (évidement au sein de la bourgeoisie favorisée) pour un circuit de tourisme culturel au sein du pays : de la publicité touristique avant l’heure, il y a plus de 150 ans !

Reconstitution à échelle réduite du temple d’Edfou au sein du Parc Egyptien, Exposition Universelle de Paris, 1867, Collection Archives Nationales, AN287-1

Le temple réel, dédié au culte d’Horus, est le plus grand temple de la dynastie lagide et le deuxième sanctuaire le plus important d’Égypte après Karnak : 137 m de long, 79 m de large, 36 m de haut pour les pylônes. Construit entre 237 et 57 av. J.-C., il est l’un des mieux préservés d’Égypte.

Haute Égypte : l’île de Philae :

Vue d’ensemble de l’île de Philae, avec sur la gauche son temple et à droite le kiosque de Trajan, 2de moitié du XIXe siècle, Collection SAB, SAB033

Philae se situe sur la 1ère cataracte du Nil, au sud d’Assouan, à presque 700 km au sud du Caire. Cette île comprenait les ruines d’une ville de l’Égypte ancienne, avec, notamment, le magnifique petit temple d’Isis. Jusqu’en 1902, les ruines de l’ensemble antique de Philae sont au sec sur une île.

09- Le site de Philae tel qu’il se présentait jusqu’en 1902 (Wikimedia / David Roberts)

Le rapprochement entre la vue SAB033 ci-dessus et RVX436 plus bas est particulièrement intéressant : depuis l’inauguration du grand barrage d’Assouan en 1970, qui noya définitivement le site, notre mémoire collective avait peut-être un peu oublié que, déjà en 1894 les Britanniques avaient entrepris la construction d’un premier barrage juste en aval, à Assouan, pour développer l’irrigation et, en particulier, pour promouvoir sur de vastes surfaces une culture pratiquement industrielle du coton !

10 – Le site de Philae après la construction du 1er barrage d’Assouan (Photo Luigi Fiorillo / TIMEA / Wikimedia)

Ce barrage, mis en eau en 1902, a eu immédiatement pour effet d’inonder le site de Philae 10 mois sur 12, en dehors de la saison sèche. Ainsi, à partir de cette date, les touristes devaient venir sur le site en barque, ce que Pierre Loti déplora profondément dans un texte « La mort de Philae ». C’est donc de cet état que la photo ci-dessous témoigne. En outre, le premier barrage fut surélevé par deux fois (entre 1907 & 1912, puis entre 1929 & 1934) aggravant à chaque fois les dommages causés aux édifices.

Le temple de Philae inondé, 1905-1907, Collection Vergnieux, RVX436

Le temple d’Isis, situé dans le quart sud-ouest de l’île, est la principale construction de Philae. L’esplanade située devant le premier pylône est fermée par un portique aux chapiteaux variés. Le mur occidental est percé de fenêtres donnant sur l’île de Biggeh, désormais un petit îlot depuis le déplacement du temple, et d’un escalier entre la douzième et la treizième colonne menant à un « nilomètre ». La corniche du portique est décorée de disques solaires situés précisément face aux temples d’Arensnouphis, de Biggeh et d’Imhotep ; le plafond est orné de vautours aux ailes déployées regardant vers l’ouest.

Le kiosque de Trajan, 1905-1907, Collection Vergnieux, RVX431

Sur un côté de l’île, le kiosque de Trajan est bien une construction réalisée sous le règne de l’empereur romain Trajan. Inachevé, ce pavillon très élégant était le seul visible lorsque l’île était submergée. C’est une petite construction en forme de portique rectangulaire, mise en chantier vers l’an 100. Elle comporte quatorze colonnes avec de beaux chapiteaux campaniformes. A l’intérieur, sur deux de ses murs, on voit l’empereur célébrer les rites d’offrandes à Isis et Horus, puis à Isis et Osiris. Les processions qui se rendaient sur l’Ile accostaient ici et passaient vraisemblablement sous ce kiosque. Les chapiteaux des quatorze colonnes du kiosque s’étagent en ombrelles de papyrus de taille croissante entre lesquelles s’intercalent des boutons floraux. Le kiosque devait servir de reposoir à la barque sacrée de la déesse Isis lorsque celle-ci quittait l’île ou la rejoignait, à l’occasion de cérémonies religieuses.

À partir de 1960, après plusieurs années de tractations politiques et d’arrangements financiers, le président Nasser prit la décision définitive de la construction du haut barrage d’Assouan. Ce projet constituait une nouvelle menace pour Philae, car l’île se trouvait entre les deux barrages. Le lac de retenue de l’ancien barrage d’Assouan fut en partie transformé mais maintenu. Il était prévu d’abaisser le niveau moyen de ce lac qui atteindrait alors le premier pylône du temple d’Isis à la moitié de sa hauteur, permettant aux ruines d’être en plus grande partie à l’air libre. Mais cette transformation induisait une hausse du niveau de la nappe phréatique ; l’île ne pouvait donc plus être totalement à sec pendant une partie de l’année. En outre, les fluctuations quotidiennes du niveau du lac devaient atteindre six mètres d’amplitude, risquant de provoquer une érosion accrue des pierres et une accélération de la disparition des ruines.

Le sauvetage de Philae fut alors décidé par l’UNESCO qui lança à cette occasion des travaux d’une ampleur inédite, la solution retenue étant la même que pour les temples d’Abou Simbel quelques années plus tôt (voir plus bas) : le démontage des ruines et leur reconstruction sur un nouveau site à l’abri des eaux du lac. Ce déplacement fut orchestré par le ministère de la Culture égyptien et les services d’archéologie du Caire sous l’égide de l’UNESCO, la responsabilité du projet étant confiée à Christiane Desroches Noblecourt, célèbre égyptologue française, déjà à l’origine du sauvetage des temples d’Abou Simbel. L’Égypte prit à son compte la moitié du coût de ce transfert.

Le déplacement des temples à proprement parler commença avec le découpage des ruines et leur transport en barges vers un site de stockage provisoire. Entretemps, l’île d’Aguilkia située à environ trois cents mètres au nord-ouest de Philae fut préparée pour accueillir les ruines. Le sauvetage fut achevé en 1976. Malheureusement, des dizaines d’autres sites archéologiques d’Égypte, jugés de moindre importance, mais qui faisaient encore l’objet de recherches, ont été définitivement engloutis par la montée des eaux.

11 – Le temple de Philae tel qu’il apparaît désormais sur l’île d’Agilika, à quelques centaines de mètres de l’ancien site de Philae (Wikimedia)

Basse Nubie : Le temple de Maharraqa :

Le temple de Maharraqa en Basse-Nubie, situé à environ 1 010 km du Caire, est le site le moins connu de tout notre parcours, souvent ignoré des guides francophones.

Le temple d’Al-Maharraqa en Basse-Nubie, 2ème moitié du XIXe siècle, Collection SAB, SAB032

Il s’agit d’un ancien temple égyptien dédié à Isis et Sérapis. Maharraqa, en Basse Nubie, se situe à environ 140 km au sud d’Assouan. Quelques années après la conquête romaine de l’Égypte en 30 avant JC, les Koushites du royaume de Méroé ont lancé un raid sur la première cataracte. Le préfet romain d’Égypte, Pétrone, a riposté et vaincu l’armée d’invasion méroïtique. Il a ensuite placé une garnison romaine de 400 hommes à l’avant-poste sud du territoire : une frontière entre le royaume de Méroé et l’Égypte romaine a ainsi été établie à Maharraqa ; c’était alors la frontière sud de l’Égypte romaine. Aujourd’hui, la frontière entre l’Égypte moderne et le Soudan se trouve à plusieurs centaines de kilomètres plus au sud, au-delà d’Abou Simbel.

Ce temple était dédié aux anciens dieux égyptiens Isis et Sérapis. Construit par les Romains, il ne peut être attribué avec certitude au règne d’un empereur romain en particulier puisqu’il n’a jamais été entièrement achevé ni inscrit. Cependant, dans la mesure où la construction de temples a décliné en Nubie après le règne d’Auguste, le temple de Maharraqa pourrait être attribué à son règne. La seule partie de la structure achevée était une cour de 13,5 m sur 15,7 m, entourée sur trois côtés par des colonnes : c’est exactement ce que nous montre notre photo ci-dessus.

Le temple de Maharraqa a lui aussi dû être déplacé en 1966 à cause de la construction du barrage d’Assouan sur le site dit du « nouveau Wadi es-Sebua », à 4 km à l’ouest de l’emplacement d’origine. Pour ce cas précis, l’Égypte finança la totalité du déplacement.

Nubie : Les temples d’Abou Simbel :

Le « petit temple » d’Abou Simbel, 1863-1915, Collection Magendie, MAG3054

Ainsi se termine notre circuit égyptien : une véritable vitrine en matière de sauvetage du patrimoine monumental antique !

12- Les deux temples d’Abou Simbel tels qu’ils apparaissent désormais sur leur nouveau site (à gauche, celui de Ramsès II et à droite celui de Néfertari) ; le lit du Nil se trouve juste en arrière du photographe. – (Holger Weinandt / Wikipedia)

Ainsi se termine notre circuit égyptien : une véritable vitrine en matière de sauvetage du patrimoine monumental antique !

 

Christian Bernadat

Bibliographie :

https://fr.wikipedia.org/wikiÉgyptomanie

https://fr.wikipedia.org/wiki/Style_Empire

https://fr.wikipedia.org/wiki/Monuments_de_l’Égypte_antique

https://fr.wikipedia.org/wiki/Sphinx_de_Gizeh

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pyramides_de_Gizeh

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pyramide_de_Khéops

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pyramide_de_Khéphren

https://egyptophile.blogspot.com/2018/01/lun-des-colosses-de-ramses-ii-en-route.html

Le site de Saqqarah (egyptos.net)

La pyramide de Djéser (merveilles-du-monde.com)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Karnak

https://fr.wikipedia.org/wiki/Temple_d’Amon_(Louxor)

http://www.temples-egypte.net/louxor/templeLouxor/colonnade.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/Colosses_de_Memnon

https://fr.wikipedia.org/wiki/Temple_d’Horus (Edfou)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Temple_d’Hathor_(Denderah)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Philae

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ancien_barrage_d’Assouan

https://www.baudelet.net/voyage/Égypte/philae-kiosque-trajan.htm

https://fr.wikipedia.org/wiki/Temples_d’Abou_Simbel

https://en.m.wikipedia.org/wiki/Temple_of_Maharraqa

https://egyptophile.blogspot.com/2016/05/le-train-de-la-modernite-les-debuts-du.html

Victoire en Nubie, 4000 ans d’Histoire sauvés des eaux, Le Courrier de l’UNESCO, Février/Mars 1980.

Égypte, premières impressions, Conservation des Musées de Figeac, Musée Champollion, 2019.

Statue colossale de Ramses II, à l’époque sur le site de Memphis, 1915-1925, Collection Vergnieux, RVX271
Vue générale sur le Vieux-Port en direction de Notre-Dame de la Garde, 1870-1890, Collection Magendie, MAG4759

Le port de Marseille entre 1850 et 1914, témoignages d’un temps révolu

Vue générale sur le Vieux-Port en direction de Notre-Dame de la Garde, 1870-1890, Collection Magendie, MAG4759

Les collections de la Stéréothèque permettent de nombreux coups de projecteur. En cet été, occasion pour beaucoup d’entre nous d’aller apprécier le soleil des bords de Méditerranée, intéressons-nous à l’un des lieux les plus emblématiques des rives de la « Grande Bleue », héritier, qui plus est, de plus de 2 000 ans d’histoire : le port de Marseille.

Le « Port-Vieux » de la cité phocéenne est en effet le centre historique de la cité depuis sa fondation au cours de l’Antiquité : les Phocéens débarquèrent ici aux environs de 600 avant J. C. dans une calanque dont ils firent leur havre protecteur, en lui donnant d’emblée un rôle de plaque tournante pour le commerce. Cela permet à Marseille de revendiquer le titre de « plus ancien port de France ». L’occupation romaine lui léga le nom de Massilia. La cité va ainsi prospérer grâce à ses relations privilégiées avec l’Asie mineure, le Grèce et Rome.

Vue 1 – Intérieur du port de Marseille en 1754 par Joseph Vernet (Musée de la Marine)

Le lieu conserve quelques édifices que les souverains de France ont fait édifier, témoignant de l’importance qu’ils accordaient au lieu : la tour Saint-Jean, voulue par François 1er, ou le fort Saint-Nicolas par Louis XIV, qui développa ici une imposante flotte de galères.

Cette vocation ne s’est jamais démentie ; jusqu’au milieu du XIXe siècle (date à laquelle on creuse et aménage le Bassin de la Joliette – entre 1847 et 1853), le Vieux-Port est le centre économique de la cité, qui rayonne, grâce à lui, sur toute la Méditerranée, profitant à plein des courants commerciaux que permet l’empire colonial français, alors à son apogée.

Vue 2 - Puvis de Chavannes, Marseille, porte de l’Orient, 1869 – Musée de Longchamp (Hebdomadaire Les Annales, 16 mai 1926)

Les collections de la Stéréothèque sont une fois de plus l’occasion d’évoquer cette période-charnière de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, où se concentre l’essentiel du trafic maritime, mêlant la pêche traditionnelle, le transport à voile, le début du yachting de plaisance, et la modernité du transport à vapeur. Quelques photos de cette période, en particulier, sont dignes d’un grand intérêt, car particulièrement rares, les plus anciennes  témoignant de vues désormais révolues.

C’est le cas de la vue stéréoscopique ci-dessous. Lorsque l’on vient en approche du Vieux-Port de Marseille, en venant de l’est (Italie ou Moyen-Orient), on longe le quartier du Pharo, avec une anse qui abrite encore un petit chantier de réparation navale, dominé sur la falaise par le palais du même nom. Alors qu’un arsenal fabricant des galères en série existait à Marseille jusqu’en 1784, à partir de 1790, un chantier naval s’installe ici, s’étendant jusqu’à la passe d’entrée du port.

Le chantier de construction du Pharo, 1860-1890, Collection Magendie, MAG4413

Ici seront construits pendant près d’un siècle surtout des navires de petit tonnage, bricks, corvettes, frégates, très rapides, bien adaptés à la navigation en Méditerranée. Ainsi, dans les années 1820-1830, on y fabrique plusieurs unités pour le vice-roi d’Egypte, le sultan Méhémet Ali. La vue ci-dessus nous montre cependant en chantier un navire d’un tonnage relativement important, à coque entièrement en bois, certainement un trois-mâts de charge destiné au transport de marchandises à travers toute la Méditerranée. Dans les années 1920, une centaine d’ouvriers travaillaient encore ici au sein de plusieurs entreprises. Aujourd’hui, un chantier de plus modeste dimension exerce dans la réparation de marine traditionnelle.

Vue 3 - Le palais et l’anse du Pharo vus de la mer, avec, en bas à droite, le petit chantier de réparation encore en activité. – (https://images.laprovence.com/media/hermes/2016-10/2016-10)

Contournons maintenant la falaise du Pharo : nous entrons dans le chenal qui conduit au Vieux-Port, au pied du fort Saint-Jean, construit sous Louis XIV, l’entrée du port elle-même étant dominée par la tour ronde du Fanal qui date de 1664. Sur la vue ci-dessous, en arrière-plan à gauche, dominant le nouveau bassin de la Joliette construit à partir de 1847, on aperçoit la cathédrale Sainte-Marie-Majeure, dont l’édification s’est prolongée sur quarante ans (1852 à 1893). Sur cette photo, d’immenses échafaudages de ce chantier sont visibles, l’édification n’étant pas très avancée.

L’entrée du Vieux-Port au pied de la tour du Fanal et du fort Saint-Jean, sans doute photographié depuis le fort Saint-Nicolas en face, vers 1860, Collection Calvelo, CAL0014

Revenons au niveau des flots. Une tartane est engagée dans le chenal du Vieux-Port.

Tartane engagée dans le chenal d’entrée du Vieux-Port, au pied du fort Saint-Jean, 1890-1914, Collection Magendie, MAG1245

Les tartanes comme celle-ci étaient utilisées pour le commerce de cabotage alors caractéristique des côtes françaises et italiennes de la Méditerranée. Leur grande voile latine triangulaire était portée par une traverse rigide à 45° appelée « corne » ou « antenne ». Ces bateaux et leur usage disparaissent progressivement après la guerre de 1914-1918. Il ne subsiste aujourd’hui que quelques exemplaires à titre de conservation patrimoniale.

Pour avoir une vue complète du fort Saint-Jean, il faut l’observer depuis le fort Saint-Nicolas, sur l’autre rive du goulet d’entrée. C’est le cas des illustrations ci-après, qui nous montrent, sur le côté droit du fort, la grosse tour carrée, la tour Saint-Jean, bâtie par le roi René (sous le règne de François 1er) pour garder l’entrée du port et porter un fanal.

Vue 4 – Entrée du Vieux-Port de Marseille, d’après un daguerréotype de 1843. Un brick à deux-mâts s’apprête à pénétrer dans le port à voilure réduite, tandis qu’au premier plan à gauche une tartane quitte le port avec un chargement. Au second plan à gauche, une allège d’Arles est en approche, avec une voile de hunier au-dessus de sa voile latine. (Jean Bellis, Ports de France, Marines Editions, 2010)
Le fort Saint-Jean vu dans son intégralité depuis la rive opposée, avec la tour Saint-Jean à droite, construite sous le roi René, 1863, Collection Duclot, P005

Nous pénétrons maintenant dans le Vieux-Port (que les anciens marseillais appelaient le Port-Vieux). Ci-dessous, la plus ancienne des photos stéréoscopiques de nos collections relative à cet endroit nous montre ici le fond de ce bassin (aujourd’hui quai des Berges) à une date vraisemblablement plus proche de 1850 que de la fin de ce siècle.

Le fond du Vieux-Port de Marseille, 1850-1900, Collection Duclot, P019

On y trouve la flotte encore caractéristique de ce milieu du XIXe siècle : au premier plan, un chaland de transport fluvial, ponté et équipé d’un mât, certainement utilisé pour effectuer la liaison entre le Grand-Rhône et Marseille, via le canal du Rhône. En haut à gauche, l’enchevêtrement de mâts correspond majoritairement à des tartanes méditerranéennes comme celle de la vue MAG1245. Outre la grande voile latine triangulaire, le gréement complet de ces embarcations comportait aussi un petit foc et une petite voile arrière dite « tape-cul ». Enfin, en partie gauche, une allège servant à apporter au plus près les marchandises (ici des tonneaux) est amarrée à couple d’un deux-mâts dont le pont est abrité de bâches (des « tauds »).

La vue suivante montre le même endroit, avec davantage de recul, prise 10 ou 15 années plus tard. Le gros chaland à voile du premier plan de la vue précédente est remplacé par un petit vapeur. Sur la gauche, au centre du bassin, une grosse drague à vapeur est amarrée en pleine eau, peut-être en train de draguer le fond du bassin. En arrière, les tartanes ont, pour la plupart, cédé leur place aux navires de charge à deux ou trois-mâts, preuve d’un glissement du trafic vers le commerce intra-méditerranéen à plus long cours.

Le fond du Vieux-Port, 1866-1900, Collection Magendie, MAG1232

Sur la vue ci-après, nous avons, au premier plan, un remorqueur à vapeur, équipé de roues à aubes : en effet, dès le début de la vapeur, on a pris conscience de l’intérêt de la motorisation à vapeur pour remorquer les navires à voile, en leur évitant la difficulté d’une entrée à la voile dans les passes et les entrées de port.

Vue générale du Vieux-Port avec en fond, Notre Dame de la Garde, 1870-1890, Collection Magendie, MAG4759
Vue 5 – Forêt de mâts à l’apogée de la marine de transport à voile dans le Vieux-Port de Marseille en 1894 (Photo Guende, Histoire de la Marine, par l’Illustration, 1934)

Mais, dès la fin du XIXe siècle, avec le développement de la marine de plaisance pour une frange de privilégiés, le Vieux-Port commence à abriter aussi quelques yachts de plaisance, comme ce petit yacht à vapeur ; ici, les passagers sont en tenue de ville, ce qui était alors inhabituel, les propriétaires plaisanciers mettant en général un point d’honneur à revêtir plutôt une tenue de « sport » entièrement blanche avec une caquette pour « faire marin ».

Yacht de plaisance dans le Vieux-Port, 1890-1914, Collection Magendie, MAG1248

Aujourd’hui, le Vieux-Port sert essentiellement de port de plaisance, mais abrite aussi les petits chalutiers de pêche côtière du port (en bas sur l’image).

Vue 6 – Le Vieux-Port de Marseille aujourd’hui (Sunwhere)

Pendant une quarantaine d’années, l’entrée du Vieux-Port fut aussi marquée par la présence d’un pont transbordeur. Inauguré le 15 décembre 1905, il avait pour but de permettre la traversée du chenal d’entrée du port sans avoir à en faire le tour, essentiellement pour les piétons. Cette réalisation, une des deux seules en France avec Rochefort, a été construite par Ferdinand Arnaudin, l’inventeur du procédé. Sa nacelle de 120 m² et de 20 tonnes effectuait la navette entre les deux rives en 1 minute 30, une performance assez remarquable. Sur le côté nord du tablier se trouvait un buffet-restaurant de poissons où bouillabaisse et langoustes étaient au menu. Mais, dans les années 1930, il ne servait plus que de décor, faute de moyens pour assurer son entretien qui aurait nécessité de grosses dépenses. Le 22 août 1944, l’armée allemande le fait sauter pour obstruer le port lors de la bataille de Marseille, mais seul le pylône nord s’abat dans les eaux. Le reste fut démoli le 1er septembre 1945 à l’explosif.

Le pont transbordeur de Marseille, 1905-1914, Collection Wiedemann, WIE834. Il est possible que cette photo ait été prise à l’occasion de l’inauguration de l’ouvrage. Au fond du port, on aperçoit un mélange de trois-mâts et de vapeurs, assortiment de navires bien caractéristique de la marine de commerce du premier quart du XXe siècle

Même si cela constitua certainement un énorme gâchis financier (puisqu’il suffit d’une ligne de « ferry-boats » pour effectuer la traversée à bien moindre coût), cet ouvrage marqua la mémoire collective des marseillais qui le considéraient un peu comme la « Tour Effel » de Marseille.

Devant l’essor du commerce maritime, entre 1847 et 1853, on creuse et aménage le Bassin de la Joliette, juste à l’ouest du Vieux-Port, pour faire face à l’incroyable expansion du transport maritime desservant les colonies françaises d’Afrique du Nord, mais aussi du commerce avec tout le bassin méditerranéen, amplifié par le développement du transit maritime via le canal de Suez inauguré en août 1869.

Le bassin de la Joliette, 1860-1870, Collection Magendie, MAG2398

Sur la photo ci-dessus, le bassin est encombré de gros trois-mâts de commerce et de quelques vapeurs à roues : nous sommes bien dans le troisième quart du XIXe siècle.

Sur la photo suivante, les navires sont majoritairement à vapeur, sans roues à aubes. Le quai au premier plan, encombré de marchandises, est équipé d’une grue à vapeur ou électrique ; l’évolution des navires est incontestable : nous sommes dans le premier quart du XXe siècle.

Port de la Joliette, 1900-1915, Collection Wiedemann, WIE837

Le détail ci-dessous illustre l’activité du port : au premier plan, une barque fait traverser des passagers d’un côté à l’autre du port. En arrière-plan, les deux navires visibles illustrent bien la période d’avant la Première Guerre mondiale : on y voit côte à côte un trois-mâts et un gros cargo à vapeur, navire qui va progressivement évincer les cargos de charge à voile.

Détail du port de la Joliette, 1890-1915, Collection Magendie, MAG1237

Aujourd’hui, le Grand port maritime de Marseille s’étend, au-delà du bassin de la Joliette, jusqu’au golfe de Fos. Le bassin de la Joliette accueille une partie des cargos de marchandises, ainsi que les ferries pour l’Afrique du Nord et les nombreux navires de croisière qui sillonnent la Méditerranée, conférant à Marseille le premier rang comme port de croisière en France.

Christian Bernadat

 

Bibliographie :

Vieux Port de Marseille sur Wikipédia

Jean Bellis, Ports de France, 1860-1920, Marines Editions, 2010

Dominique Buisson, Encyclopédie des Voiliers, Edita 1995

Le Pont transbordeur de Marseille sur Wikipédia

 

Le Voyage aux Pyrénées selon Hippolyte Taine en 1855/1860

Quatrième épisode : la vie de curiste aux Eaux-Bonnes

Les Eaux-Bonnes, vue générale (1856-1858), Collection Magendie, MAG6311

Rappel des trois premiers épisodes 

Hippolyte Taine est un des plus tardifs à réaliser son Voyage aux Pyrénées, en 1855, dans le but de suivre une cure médicale, soin alors très prisé dans la bonne société parisienne. Pour cela, à seulement 27 ans, il prend une sorte de « congé sabbatique ». Après Bordeaux et Royan, Bayonne, Biarritz et Saint-Jean-de Luz, Orthez et Pau, notre écrivain voyageur arrive enfin aux Eaux-Bonnes dans la vallée d’Ossau, objectif de son voyage thermal. Là, il va nous faire une description minutieuse de la vie de curiste au sein de la station thermale.

On s’appuiera, pour illustrer cet épisode, sur les nombreuses vues des Eaux-Bonnes disponibles dans la Stéréothèque au sein de la collection Magendie et de celle de la Médiathèque de Pau, la plupart du temps issues des séries des vues sur le thème du Voyage aux Pyrénées.

Sur cette vue des Eaux-Bonnes entre 1866 et 1900 (soit postérieurement à la venue de Taine), on distingue bien à gauche, sous ce qui semble être un jardin des thermes, des arcades qui abritent des boutiques d’objets destinés aux touristes, dont une ouverte. Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0618

Même si beaucoup de choses ont changé avec les années, constatons que, dès ces débuts, « l’économie thermale » est déjà bien en place, avec ses hôtels et pensions, sa kyrielle de boutiques de souvenirs pour curistes, l’organisation de distractions pour les ceux-ci et la mise en valeur du « folklore » local.

Premiers contacts avec les Eaux-Bonnes 

Les Eaux-Bonnes, l’avenue de Castellane et le jardin Darralde (1856-1858), Collection Magendie, MAG6310
Vue 1 – Arrivée de la malle-poste (ou courrier). Carte postale, coll. J. Saintz in « La vie d’autrefois en Béarn »

Taine commence directement son chapitre sur les Eaux-Bonnes au moment de son arrivée, sans rien nous dire de son voyage depuis Pau. En général, on y arrivait par la malle-poste depuis Pau et Laruns.

 

 

« Je comptais trouver ici la campagne : un village comme il y en a tant, de longs toits de chaume ou de tuiles, des murs fendillés, des portes branlantes, et dans les cours un pêle-mêle de charrettes, de fagots, d’outils, d’animaux domestiques, bref, tout le laisser-aller pittoresque et charmant de la vie rustique. Je rencontre une rue de Paris et les promenades du bois de Boulogne. Jamais campagne ne fut moins champêtre ; on longe une file de maisons alignées comme des soldats au port d’armes, toutes percées régulièrement de fenêtres régulières, parées d’enseignes et d’affiches, bordées d’un trottoir, ayant l’aspect désagréable et décent des hôtels garnis… »

La naïveté de notre auteur est-elle bien sincère ? Il n’est pas venu ici par hasard, ni parmi les premiers. Nous l’avons indiqué dès le début de cette aventure à épisode : avant lui, de nombreux auteurs sont venus ici, et n’ont pas manqué d’en faire des comptes-rendus. Cette destination fait déjà partie des destinations en vogue dans les milieux parisiens en particulier… Les guides et les conseils de voyages existent déjà. Il y a donc tout lieu de penser qu’il savait bien à quoi s’attendre en se rendant dans cette ville thermale très à la mode.

Par contre, sa narration permet d’interpeler le lecteur sur le contraste avec les villages traditionnels des Pyrénées et permet d’être explicite sur la transplantation « de Paris à la montagne ». Il s’agit d’une expression exagérée, même si elle a son fond de réalité, comme on peut en juger sur la vue MAG6310 ci-dessus et sur la vue n°2 ci-après : une rue bien alignée, composée d’hôtels et de pensions de famille, et un square propret de style urbain.

Vue 2 – La grande rue des Eaux-Bonnes, vue depuis la Promenade Horizontale, par Victor Petit, Lithographie aquarellée, in « Souvenir des Eaux-Bonnes », 1850, Coll. Pierre Lamicq (in « Le Voyage aux Pyrénées »)

Alors que le chemin de fer n’arrivera ici qu’en 1883, le développement de la station et de son urbanisation débute véritablement sous la Restauration, avec la création d’un premier établissement thermal en 1828. Dans les années 1840, le thermalisme se développe partout en Europe. Les Eaux-Bonnes sont situées sur ce que l’on désigne déjà comme la Route Thermale n°3 qui relie les villes d’eaux du Béarn à Cauterets par le col de l’Aubisque. L’âge d’or de cette ville thermale commence sous le Second Empire. Le séjour de Taine se situe au cœur de cette période : l’impératrice Eugénie y vient plusieurs fois, justement à partir de cette année 1855. Mais Taine semble ne pas l’avoir rencontrée.

« On trouve grotesque qu’un peu d’eau chaude ait transporté dans ces fondrières la cuisine et la civilisation. Ce singulier village essaye tous les ans de s’étendre, et à grand-peine, tant il est resserré et étouffé dans son ravin ; on casse le roc, on ouvre des tranchées sur le versant, on suspend des maisons au-dessus du torrent, on en colle d’autres à la montagne, on fait monter leurs cheminées jusque dans les racines des hêtres ; on fabrique ainsi derrière la rue principale une triste ruelle qui se creuse et se relève comme elle peut, boueuse, à pente précipitée, demi-peuplée d’échoppes provisoires et de cabarets en bois, où couchent des artisans et des guides ; enfin, elle descend jusqu’au Gave, dans un recoin tout pavoisé du linge qui sèche, et qu’on lave au même endroit que les cochons ( !). »

Vue 3 – Ci-dessus, les Eaux-Bonnes, lithographie en camaïeu, par Eugène de Malbos, in « Une visite au bon Henri », Toulouse 1843 (Bibliothèque municipale de Pau)

Premiers jours du curiste : pas de chance, il pleut à verse !

Taine découvre le quotidien du curiste… et les caractéristiques d’une vallée encaissée des Pyrénées : la pluie et le brouillard n’y sont pas rares ; ces jours-là, plus que d’autres, il faut tromper l’ennui entre les heures de « prise des eaux »…

« De tous les endroits du monde, les Eaux-Bonnes sont le plus déplaisant un jour de pluie, et les jours de pluie y sont fréquents ; les nuages s’engouffrent entre les deux murs de la vallée d’Ossau, et se traînent lentement à mi-côte ; les sommets disparaissent, les masses flottantes se rejoignent, s’accumulent dans la gorge sans issue, tombent en pluie fine et froide. Le village devient une prison ; le brouillard rampe jusqu’à terre, enveloppe les maisons, éteint le jour déjà offusqué par les montagnes ; les Anglais se croiraient à Londres.

Hôtels le long de l’avenue de Castellane (1868), Collection Magendie, MAG6496

On regarde à travers les carreaux les formes demi-brouillées des arbres, l’eau qui dégoutte des feuilles, le deuil des bois frissonnants et humides, on écoute le galop des promeneuses attardées qui rentrent les jupes collées et pendantes, semblables à de beaux oiseaux dont la pluie a déformé le plumage ; on essaye le whist avec découragement ; quelques-uns descendent au cabinet de lecture […]. »

Les thermes vus latéralement (1862-1868), collection Magendie, MAG6335
« On regarde l’heure, et l’on se souvient que trois fois par jour le médecin ordonne de boire ; alors, avec résignation, on boutonne son paletot et l’on monte la longue pente roide de la chaussée ruisselante ; les files de parapluies et de manteaux trempés sont un spectacle piteux ; on arrive, les pieds clapotant dans l’eau, et l’on s’installe dans la salle de la buvette. Chacun va prendre son flacon de sirop, à l’endroit numéroté, sur une sorte d’étagère, et la masse compacte des buveurs fait queue autour du robinet […]. »




Vue 4 – En remontant les thermes un jour de pluie. Gustave Doré, 3e édition, page 130



Vue 5 – Carte postale vers 1900 : une cinquantaine d’années après la visite de Taine, l’intérieur des thermes est encore tel qu’il nous le décrit ci-dessous : le double banc de bois et le présentoir à souvenirs sont toujours là. (in « Ossau 1900 »)

« Le premier verre bu, on attend une heure avant d’en prendre un autre ; cependant on marche en long et en large, coudoyé par les groupes pressés qui se traînent péniblement entre les colonnes. Il n’y a point de siège, sauf deux bancs de bois où les dames s’asseyent, les pieds posés sur la terre humide : l’économie de l’administration suppose qu’il fait toujours beau temps. »

Étonnant aussi de découvrir à travers le récit de Taine l’affluence qui pouvait se retrouver en ce lieu dès ce milieu du XIXe siècle.

« On regarde pour la vingtième fois les colifichets de marbre, la boutique des rasoirs et de ciseaux, une carte de géographie pendue au mur. De quoi n’est-on pas capable un jour de pluie, obligé de tourner entre quatre murs, parmi les bourdonnements de deux cents personnes ? On étudie les affiches, on contemple avec assiduité des images qui prétendent représenter les mœurs du pays : ce sont d’élégants bergers roses, qui conduisent à la danse des bergères souriantes encore plus roses. On allonge le cou à la porte pour voir un couloir sombre où des malades trempent leurs pieds dans un baquet d’eau chaude, rangés en file comme des écoliers un jour de propreté et de sortie. Après ces distractions, on rentre chez soi, et l’on se retrouve en tête à tête et en conversation intime avec sa commode et sa table de nuit… »

Le repas du curiste 

En cure, le repas est un moment important pour rythmer la journée du curiste. Là encore, constatons que la « coutume » des musiciens ou des orchestres de rues allant de pension en pension, ou de restaurant en restaurant, toujours pratiquée sur les lieux touristiques encore de nos jours, est déjà alors largement répandue : il est incroyable de voir à quel point ce XIXe siècle a « inventé » des pratiques que l’on croirait « modernes ».

« Les gens qui ont appétit se réfugient à table ; ils ont compté sans les musiciens. Nous vîmes d’abord venir un aveugle, à grosse tête lourde d’Espagnol, puis les violons du pays, puis un second aveugle. Ils jouent des pots-pourris de valses, de contredanses, de morceaux d’opéras, enfilés les uns au bout des autres, chevauchant au-dessus et au-dessous du ton avec une intrépidité admirable, ravageant de leurs courses musicales tous les répertoires […]. »





Vue 6 – Le flûtiste Sanson et l’aveugle Haure au violon, Carte Postale (in « Ossau 1900 »).

« Un bon appétit console de tous les maux ; c’est tant pis, si vous voulez, ou tant mieux pour l’humanité. Il faut supporter l’ennui, la pluie et la musique des Eaux-Bonnes. Le sang renouvelé porte alors de la gaieté au cerveau, et le corps persuade à l’âme que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.[…] Quand, son dîner fini, [l’homme] replie sa serviette et commence la promenade indispensable […], il lui semble que l’univers est consolidé ; il sourit, il est affable, il vous tend la main le premier. Que sommes-nous machines ! Et pourquoi s’en plaindre ? Mon brave voisin vous dirait que vous avez la clef de vos rouages ; tournez le ressort du côté du bonheur. Philosophie de cuisine, soit. Celui-ci, qui la pratiquait, ne s’inquiétait pas du nom. »

Les sorties des belles journées

Vue 7 – Enfants en costume traditionnel, Carte postale, in « La vie d’autrefois en Béarn ». La casaque (gilet) est rouge et la culotte brune ou bleu foncé, s’arrêtant en-dessous des genoux sur des jambières de laine blanche se terminant en guêtres sur les chaussures.

« Les jours de soleil, on vit en plein air. Une sorte de préau, qu’on nomme le Jardin anglais, s’étend entre la montagne et la rue, tapissé d’un maigre gazon roué et fleuri : les dames y font salon et y travaillent ; les élégants, couchés sur plusieurs chaises, lisent leur journal et fument superbement leur cigare ; les petites filles, en pantalons brodés, babillent avec des gestes coquets et des minauderies gracieuses ; elles s’essayent d’avance au rôle de poupées aimables. Sauf les casaques rouges des petits paysans qui sautent, c’est l’aspect des Champs-Elysées. »

 

Le Jardin Anglais est la première dénomination du Jardin Darralde (ou d’Aralde), situé entre la rue Louis Barthou et l’avenue de Castellane.

Les Eaux-Bonnes, le jardin Darralde et la rue Barthou (1862-1868), Collection Magendie, MAG6343

« On sort de là par de belles promenades ombragées qui montent en zig-zag sur les flancs des deux montagnes, l’une au-dessus du torrent, l’autre au-dessus de la ville ; vers midi, on y rencontre force baigneurs couchés sur les bruyères, presque tous un roman à la main. […] Pardonnez à ces malheureux ; ils sont punis de savoir lire et de ne pas savoir regarder… »

Vue 8 – la Cascade du Valentin, en contrebas du village, Carte postale (in « Ossau 1900 »)

La description de notre auteur n’est pas très explicite : depuis le centre des Eaux-Bonnes (le jardin Darralde par exemple), le premier « zig-zag à flanc de montagne » qu’il évoque descend en contrebas et mène au torrent, au fond d’un vallon au nord de la commune, le Valentin, qui se déverse en cascade, désignée pour cela comme Cascade du Valentin.

La Cascade du Valentin (1862-1868), Collection Magendie, MAG6337

À l’époque, le chemin pour descendre à cette cascade était relativement escarpé. L’eau y chute d’environ 54 m (« 180 pieds ») dans un large bassin qui provoque une fraîcheur remarquable.

Quant à l’autre promenade « au-dessus de la ville », il s’agit de deux sentiers qui serpentent en effet en montant sur l’autre flanc de montagne, du côté est de la commune, l’un appelé Promenade Eynard et l’autre baptisée Promenade de l’Impératrice quelques années après le séjour de Taine. Celles-ci permettent de monter au-dessus de la ville, dégageant à cette occasion une très belle vue sur la ville ; elles permettent d’atteindre, quelques centaines de mètres plus haut, la Cascade du Gros-Hêtre.

Les Eaux-Bonnes vues depuis la Promenade de l’Impératrice (1866-1900), Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0635
La cascade du Gros-Hêtre (1862-1863), collection Magendie, MAG6334

« Des hêtres monstrueux soutiennent ici les pentes ; aucune description ne peut donner l’idée de ces colosses rabougris, hauts de huit pieds, et que trois hommes n’embrasseraient pas. Refoulée par le vent qui rase la côte, la sève s’est accumulée pendant des siècles en rameaux courts, énormes, entrelacés et tordus ; tout bosselés de nœuds, déformés et noircis, ils s’allongent et se replient bizarrement, comme des membres boursouflés par une maladie et distendus par un effort suprême. »

Erreur dans les notes de notre auteur, défaut de mémoire, ou simplement souci de rééquilibrage de ses paragraphes, ces hêtres, d’ordinaire baptisés tortueux, sont plutôt situés par les observateurs le long de la Promenade Horizontale, située exactement à l’opposé, à l’autre bout du village (que Taine évoque un peu plus loin). C’est bien la légende donnée par le photographe Jean Andrieu pour la vue ci-contre, de même que celle du dessin ci-après de Camille Roqueplane.

Les hêtres tortueux de la Promenade Horizontale (1862), Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0427

Les arbres « tortueux » (parfois aussi désignés comme « faux ») sont une dégénérescence végétale connue par mutation génétique, constatée en plusieurs lieux en France sur différentes espèces (saules, noisetiers, hêtres, etc) ; comme les arbres se reproduisent par multiplication successive au voisinage les uns des autres (par leurs graines ou par marcottage), ils forment de véritables concentrations qui intriguent. La « maladie » avancée par Taine comme explication de ce phénomène est donc un premier pas dans en direction de la compréhension du mécanisme réel, seulement découvert au cours du XXe siècle.

« Quelques troncs, pourris par l’eau, s’ouvrent hideusement éventrés : chaque année, les lèvres de la plaie s’écartent ; ils n’ont plus forme d’arbres ; ils vivent pourtant, invincibles à l’hiver, à la pente et au temps, et poussent hardiment dans l’air natal de leurs jeunes rameaux blanchâtres. Le soir, lorsqu’on passe dans l’ombre près des têtes tourmentées et des troncs béants de ces vieux habitants des montagnes, si le vent froisse leurs branches, on croit entendre une plainte sourde, arrachée par un labeur séculaire ; on songe aux géants de la légende scandinave, emprisonnés par le destin entre les murs qui tous les jours se resserrent, les ploient, les rapetissent, et, après mille ans de tortures, les rendent à la lumière, furieux, difformes et nains. »

Vue 9 – Les hêtres tortueux, interprétation fantasmagorique que donne Gustave Doré du descriptif de Taine. 3e édition, p 139
Vue 10 – « Promenade aux Eaux-Bonnes », dessin à la mine de plomb sur papier chamois, de Camille Roqueplane, Coll. Pierre Lamicq (in « Le Voyage aux Pyrénées »)

Distractions de fin de journée

« Vers quatre heures reviennent les cavalcades ; les petits chevaux du pays sont doux et galopent sans trop d’effort ; de loin, au soleil, brillent les voiles blancs et lumineux des dames ; rien de plus gracieux qu’une jolie femme à cheval, quand elle n’est pas emprisonnée dans l’amazone noire, ni surmontée du chapeau en tuyau de poêle. Personne ne porte ici ce costume anglais, funèbre, étriqué ; en pays gai, on prend des couleurs gaies : le soleil est un bon conseiller. »

Vue 11 – La cavalcade, illustration de Bertall, « La Vie hors de chez soi », 1876 (in « Le Voyage aux Pyrénées »

« Il est défendu de rentrer au galop…, c’est pourquoi tout le monde rentre au galop ! […] On se cambre sur la selle, la chaussée résonne, les vitres tremblent, on passe superbement devant les badauds qui s’arrêtent : c’est un triomphe ! »

À cette époque, des cavalcades se produisaient ainsi dans toutes les villes thermales des Pyrénées.

L’entrée de la Promenade Horizontale (1862-1868), Collection Magendie, MAG6350

« Le soir, tout le monde vient à la promenade horizontale ; c’est un chemin plat d’une demi-lieue, taillé dans la montagne de Gourzy. »

 

Cette Promenade Horizontale a été réalisée en 1844, à l’ouest de la commune, par souscription d’un certain nombre de bienfaiteurs parisiens qui souhaitaient offrir aux curistes l’accès à une promenade aisée et de plein pied, aménagée avec balustrades, treillages et bancs. C’était leur lieu de déambulation favori à l’issue de chaque journée de soins. Pour cette raison, très vite, des buvettes et des cabanes de marchands de souvenirs s’y implantèrent.

Vue 12 – La Promenade Horizontale, A.D. 64

« Le reste du pays n’est qu’escarpements et descentes ; quand, pendant huit jours, on a connu la fatigue de grimper courbé, de descendre en trébuchant, de réfléchir par terre aux lois de l’équilibre, on trouve agréable de marcher sur un terrain uni et de laisser ses pieds sans songer à sa tête ; c’est une situation toute nouvelle de sécurité et de bien-être. […] Nous allions tous les jours nous asseoir sur une pierre au bout de ce chemin […] De chaque côté, trois montagnes avancent leur pied vers la rivière et font onduler le contour de la plaine ; les dernières descendent comme des pans de pyramides, et leurs pentes d’un bleu pâle se détachent sur les bandes rougeâtres du ciel terni. »

« Le fond des gorges est déjà sombre ; mais en se retournant, on voit la cime du Ger resplendir d’un rose tendre et garder le dernier sourire du soleil. »

Ce sommet domine la vallée des Eaux-Bonnes du haut de ses 2 613 mètres.

Le Pic du Ger vu des Eaux-Bonnes (1868), Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0156

D’autres promenades existent, comme la promenade Grammont, sur le même flanc de montagne que la Promenade Horizontale ; cette promenade comportait un kiosque permettant d’admirer un vaste panorama sur la vallée d’Ossau. Taine ne nous en parle pas, comme s’il n’avait pas poussé son chemin jusque-là : étonnant pour qui se passionnait tant pour les vastes panoramas.

Le kiosque de la Promenade Grammont (1862-1868), Collection Magendie, MAG6339

Autre point de vue dont Taine ne nous parle pas : sur le versant est, un autre kiosque avait été construit sur une butte qui domine la commune, juste en surplomb, la « butte au Trésor » accessible sur la promenade Eynard. On y voit, au fond de la rue principale, la place de la mairie. Ce bâtiment, qui fut à l’origine la maison des communes, appelée « Maison du Gouvernement » sous le second Empire. L’Impératrice Eugénie y fut hébergée lors de son premier séjour en 1855. Il est donc possible qu’elle y résidait lors du séjour de notre auteur.

Panorama depuis le kiosque de la Butte au Trésor (1858), Collection Magendie, MAG2295

Les dimanches 

« Le dimanche, une procession de riches toilettes monte vers l’église. Cette église est une boîte ronde, en pierres et en plâtre, faite pour cinquante personnes, où l’on en met deux cents. Chaque demi-heure entre et sort un flot de fidèles. Les prêtres malades abondent et disent des messes autant qu’il en faut : tout souffre aux Eaux-Bonnes du défaut d’espace ; on fait la queue pour prier comme pour boire, et l’on s’entasse à la chapelle comme au robinet… »

Cette chapelle de style classique, couronnée d’un front triangulaire, avec un petit clocheton surmontant la nef, sera démolie à partir de 1866. Jugée trop exiguë, elle sera remplacée, sous l’impulsion de l’Impératrice Eugénie, par un nouvel édifice qui ne sera finalement consacré qu’en 1884.

Au fond de la rue, l’ancienne chapelle des Eaux-Bonnes, telle que Taine l’a connue (1863), Collection Magendie, MAG6246

Certes, les prêtres sont contraints de « satisfaire » tout le monde ; certes, le curiste « sacrifie » au rite de la messe du dimanche ; mais, point trop n’en faut : une petite demi-heure suffira… et l’on retournera ensuite aux « distractions du dimanche » ! Et quelles distractions ! On en jugera par ce que Taine nous rapporte ensuite ci-après.

« Quelquefois un entrepreneur de plaisirs publics se met en devoir d’égayer l’après-midi : une éloquente affiche annonce le jour du canard.

On attache une perche dans un arbre, une ficelle à la perche, un canard à la ficelle ; les personnages les plus graves suivent avec un intérêt marqué ces préparatifs. J’ai vu des gens qui baillent à l’Opéra faire cercle une grande heure au soleil, pour assister à la décollation du pauvre pendu. Si vous avez l’âme généreuse et si vous êtes avide d’émotions, vous donnez deux sous à un petit garçon ; moyennant quoi on lui bande les yeux, on le fait tourner sur lui-même, on lui met un mauvais sabre en main, et on le pousse en avant, au milieu des cris de l’assistance. […] Si par grand hasard il atteint la bête, si par un hasard plus grand il touche le cou, si enfin par miracle il détache la tête, il l’emporte, la fait cuire, la mange. En fait de divertissement, le public n’est pas difficile. Si on lui annonçait qu’une souris se noie dans une mare, il y courrait comme au feu. »

Vue 13 – « Le jour du canard » illustré par Gustave Doré, 3e édition, page 144

S’en suivent deux pages d’analyse sur cette coutume, que Taine compare – sous couvert d’un dialogue avec son voisin de chambre – à une tragédie classique : les instruments du supplice, des péripéties, une chute en forme de catastrophe.

Nous n’aurons pas de difficulté à admettre que notre degré d’acceptation d’un tel spectacle a fortement évolué ! Laissons donc notre auteur à sa dissertation en trois actes…

Le spectacle, est, semble-t-il, suivi par un bal en extérieur. «Et le bal, qu’en dites-vous ? […] Notre danse n’est qu’une promenade, un prétexte de conversation. Voyez celle des servantes et guides : quels entrechats ! Quelles pirouettes ! Ils vont de franc jeu et de tout cœur ; ils ont le plaisir du mouvement, ils sentent le ressort de leurs muscles ; c’est la vraie danse inventée par la joie et le besoin d’activité physique. Ces gaillards s’empoignent et se manient comme des poutres. La grande fille que voilà est servante à mon hôtel ; dites-moi si cette haute taille, cet air sérieux, cette fière attitude, ne rappellent pas les statues antiques. »

Vue 14 – Danses de la vallée d’Ossau (1876-Danse_aux_Eaux-Bonnes_(Vallée_d'Ossau)_-_Fonds_Ancely_-_B315556101_A_GORSE_16_002 Wikipedia)

Notre écrivain voyageur termine son chapitre par une curieuse résolution, semble-t-il adressée à son voisin de chambre, devenu, au fil des jours, le compagnon de ses sorties :

« Demain, […] j’achète une grosse canne, je mets mes guêtres et je vais courir la campagne. Faites comme moi ; marchons chacun d’un côté et tâchons de ne pas nous rencontrer. »

 

Ce sera donc l’objet de notre prochain épisode : Excursions en Vallée d’Ossau.

Christian Bernadat

 

Bibliographie :

Le Voyage au Pyrénées (texte sur Gallica)

Hippolyte Taine sur Wikipédia

Voyage aux Pyrénées, ed. Arteaz

Institut français d’Architecture (DRAE Midi-Pyrénées), Le Voyage aux Pyrénées ou la route thermale, Ed. Randonnées Pyrénéennes, 1987

René Arripé, Ossau 1900, Le canton de Larruns, Ed.Loubatières, Toulouse, 1987

Jacques Gimard et Eleder Bidard, Mémoire de Pyrénées, Ed. Le Pré aux Clercs, 2001

Pierre Minvielle, Les Pyrénées, Nathan, 1986,

Jean-François Ratonnat, La vie d’autrefois en Béarn, Editions Sud-Ouest, 1996,

Les Eaux Bonnes, Inventaire Nouvelle-Aquitaine

Les Eaux Bonnes sur Wikipédia

Thermalisme, tourisme et folklore dans les Pyrénées vers 1860. La famille de La Villemarqué aux Eaux-Bonnes

Bernard Cauhape, « La vallée d’Ossau : Cascades »

Jardin Darralde, Inventaire Nouvelle-Aquitaine

Promenade Eynard

Pérégrination dans la Barcelone des années 1930

La Casa Mila (ou Pedrera), d’Antoni Gaudi (1930-1940), Collection Carriet, JC125

Quoi de mieux, pour se changer les idées, qu’une petite escapade, ne serait-ce que par la pensée… ? Ainsi, nous vous proposons ce mois-ci de s’échapper à Barcelone, mais dans la ville des années 1930, cette fois.

En effet, il y a quelques mois, la Stéréothèque a intégré dans la collection Caillol un reportage touristique sur la cité catalane réalisé en août 1933, en deux lots de photos (CLL333 à CLL340 et CLL431 à CLL440) qui présentent une orientation très spécifique : alors qu’en général un touriste s’intéressera en priorité aux édifices les plus anciens, dont Barcelone ne manque pas, ces 18 photos sont presque exclusivement consacrées à des bâtiments construits entre 1831 et 1929. Le photographe, manifestement intéressé par les dernières tendances de l‘architecture, nous livre un reportage sur ce qu’il faut désigner, en 1933, comme de l’architecture contemporaine.

Pour bien comprendre le contexte qui a permis d’ériger les différents monuments fixés en stéréoscopie sur la pellicule, il est indispensable de faire un détour par l’histoire de la capitale catalane des XIXe et XXe siècles.

Contexte : un bouillonnement urbanistique et architectural exceptionnel :

Vue 01 : La ville de Barcelone, enserrée dans ses fortifications vers 1700, dans une situation qui perdurera jusqu’à l’aube des années 1860 (Vanupied.com)

La Barcelone des années 1930, en effet, s’est construite en à peine une cinquantaine d’années. Tentons de comprendre l’élan qui a porté cette incroyable métamorphose.

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la ville, enserrée dans ses fortifications médiévales, étouffe littéralement.

Année après année, la situation ne cesse de se dégrader d’une manière critique, tant sur le plan social que sanitaire. La nécessité de faire « sortir » la ville de ses remparts fait désormais consensus. En 1841, la mairie de Barcelone organise un premier concours pour développer la ville de manière rationnelle, comme cela se faisait ailleurs en Europe (à Paris ou à Vienne par exemple). Ce projet obtient un large soutien, autant populaire qu’auprès de la bourgeoisie.

Mais les projets nécessitaient tous l’urbanisation des glacis entourant les forteresses qui « surveillaient » la ville (La Ciutadela et le château de Montjuïc), ce qui suscitait aussitôt l’opposition de l’armée (évidemment aux mains du pouvoir de Madrid). Son hostilité systématique provoqua rapidement des affrontements entre la population et les militaires : au point que, en décembre 1842, le général commandant les places fait bombarder la ville ! Précisons que la Citadelle ne datait que de 1714, construite par le pouvoir royal pour surveiller cette capitale catalane jugée trop prompte à la rébellion ; de là s’en suivait une défiance permanente des Barcelonais. À ce moment, un journaliste publie les thèses d’un autre général qui nie la valeur stratégique des glacis séparant les forteresses de la vieille ville.

Panorama sur Barcelone depuis le Montjuic en 1865, Collection Magendie, Mag3635

Sur la vue ci-dessus (témoignage très intéressant), une vaste zone entre l’ancien fort de Monjuïc et la ville est encore non construite, alors que les remparts ont déjà été abattus ; l’extension de la ville a commencé.

Vue 02 - Le panorama en 2019, approximativement pris depuis le même endroit, permet de visualiser l’incroyable extension de la ville (Photo Ch. B)

Profitant de ce contexte, la mairie de Barcelone approuve un projet de développement de la ville extrêmement ambitieux et reçoit pour cela l’appui des députés catalans. Grâce à la nomination d’un gouvernement progressiste à Madrid, l’un de ces députés, Pascual Madoz, est même nommé gouverneur civil de Barcelone, puis, quelques mois plus tard, ministre de l’aménagement du territoire à partir de 1854. À cette fonction, il obtient la signature d’un ordre royal de destruction des murailles (mais pas encore celle des forteresses). Cela permet de calmer les affrontements entre la mairie et l’armée et ouvre à la municipalité la possibilité d’envisager un plan d’extension urbaine.

Contrairement à la Citadelle située près du port, la forteresse de Montjuïc ne sera finalement jamais détruite, mais elle sera progressivement libérée par l’armée (elle est désormais en cours de transformation en centre international pour la paix).

En 1855, ce nouveau ministre catalan charge un ingénieur pétri du courant hygiéniste, Ildefons Cerdà, de concevoir un nouveau plan topographique de Barcelone, afin d’aménager toute la plaine autour de la ville jusqu’aux localités voisines. Ce dernier a pris position dans un manifeste : la ville, explique-t-il, est inadaptée à la « nouvelle civilisation, caractérisée par l’application de l’énergie de la vapeur à l’industrie, l’amélioration de la mobilité et de la communicativité ». En 1859, le gouvernement central demande à Cerdà de finaliser ses études d’extension. Pourtant, dans le même temps, la mairie, trouvant que le projet commence à lui échapper, réagit en lançant un nouveau concours public.

Trop tard : en juin 1859, le gouvernement publie un ordre royal approuvant le plan Cerdà ! Il s’en suit une querelle entre la municipalité et le gouvernement. Au concours municipal des projets, le plan Cerdà n’est même pas retenu ! Or, en juillet 1860, le ministère ordonne l’exécution du plan Cerdà aux dépens des lauréats…

En quoi consistait le plan Cerdà ?

Parmi ses principes, le plan définit des îlots de structure carrée de 113,33 m de côté, soit 9 îlots par kilomètre, avec des « chanfreins », c’est-à-dire des intersections à 45 degrés pour améliorer la visibilité aux carrefours et l’aération des îlots. Trente ans avant l’apparition des premières automobiles, il anticipe que des « locomoteurs individuels » circuleront en masse dans les rues ! En même temps, selon la localisation des quartiers, les rues doivent avoir une largeur de 20, 30 ou 60 m. La hauteur des immeubles doit alors être limitée en fonction de cette largeur, de manière à permettre aux rayons du soleil de pénétrer jusqu’aux rez-de-chaussée, des surélévations restant possibles à condition que les étages supplémentaires soient successivement en recul pour ne pas porter ombre au sol. Enfin, les angles des îlots doivent coïncider avec les points cardinaux de façon à ce que tous les côtés puissent recevoir la lumière.

Vue 04 - Section de rue du projet Cerdà
Vue 05 - Schéma des différents réseaux de circulation et d’intersections

La construction des immeubles

Très vite, dans les années 1860, le lotissement des terres est entamé. La construction, respectant les principes d’urbanisme définis par Cerdà (avec néanmoins de plus en plus d’assouplissements), sera confiée à un grand nombre d’architectes, tous animés par un bouillonnement de tendances et d’influences concomitantes. On va ainsi retrouver cet éclectisme dans les immeubles publics ou privés qui vont occuper les îlots, que l’on peut répartir en trois grandes tendances : le néoclassicisme, l’historicisme et le modernisme. Ces trois courants vont de surcroît trouver l’opportunité de s’illustrer dans deux grands évènements qui vont marquer l’histoire de Barcelone au cours de cette période : l’Exposition universelle de 1888 et l’Exposition internationale de 1929.

Forts de cette compréhension, nous allons maintenant pouvoir nous laisser guider par le photographe Jean Carrières dans sa visite de la ville, orientée sur l’innovation architecturale des quatre-vingt-dix années qui ont précédé son séjour catalan. Accompagnons-le tout au long de sa visite architecturale de la ville. Les dates de ces 18 vues témoignent que son séjour s’est étalé sur 4 jours, des 21 au 24 août 1933. Quant à nous, pour mettre en scène l’ensemble des vues de la série (que nous complèterons éventuellement de quelques vues supplémentaires des collections Magendie et Carriet), nous allons imaginer un circuit unique.

L’immeuble de la poste centrale 

Au débouché de la via Laietana, en face de la rade, en lisière du quartier de La Barceloneta, ce bâtiment, très aimé des Barcelonais, a été construit en 1926 par les architectes Josep Goday et Jaume Torres i Grau sur des plans conçus dès 1914. Il est inscrit à l’inventaire du patrimoine culturel catalan. C’est un exemple du style néoclassique développé sous l’influence de l’École des Beaux-Arts de Barcelone, d’ailleurs très en vogue dans toute l’Europe : nous avons ici une évocation des façades gréco-romaines, avec péristyle et colonnes ioniques. En 1933, cet édifice n’a que 6 ou 7 ans : le « dernier cri » de l’architecture pour notre photographe !

La poste centrale en 1933, Collection Caillol, CLL336
Vue 06 – La poste centrale de Barcelone aujourd’hui (Visiterlacatalogne.fr)

L’ancienne Banque d’Espagne 

Contournons la Poste par la droite et remontons la via Laietana. Sur la gauche, nous longeons le Barri Gothic, le quartier de l’ancienne Barcelone médiévale, dans laquelle notre photographe dédaignera de nombreux monuments anciens, comme la cathédrale Sainte-Eulalie. Presque au milieu de la via, au numéro 34, voici le bâtiment qui a été construit en 1926 pour abriter la Banque d’Espagne. Cet édifice est donc du même âge que le précédent, mais, comme on peut en juger, il mêle néoclassicisme ionien et simplifications du style Art déco…

L’immeuble de la Banque d’Espagne en 1933, Collection Caillol, CLL335

Il deviendra ensuite la Banque de Catalogne (ou Caixa Catalunya) quelques années après le rétablissement de la Généralité de Catalogne sous la Seconde République espagnole (1931-1939). Il abrite aujourd’hui la banque BVA.

Vue 07 – Le bâtiment de l’ancienne Banque d’Espagne, aujourd’hui banque BVA (Photo Alamy Stock)

L’Hôtel de Ville de Barcelone (Casa de la Ciutat ou Ajuntament)

Notre photographe s’aventure alors légèrement dans le Barri Gothic jusqu’à la Plaça Sant Jaume (la place Saint-Georges). Signalons que nous sommes là au cœur même de la Barcelone antique, puisque cette place occupe l’emplacement exact de l’intersection entre le cardo et le décumanus romains.

Là, il fait une halte devant l’Hôtel de Ville : l’édifice remonte au XIVe siècle, mais ce qui intéresse notre visiteur est sa façade, elle, construite dans les années 1831 dans un style néoclassique très sobre, seulement agrémenté d’un péristyle à quatre colonnes, toujours ioniennes.

L’Hôtel de ville de Barcelone, Collection Caillol, CLL339
Vue 08 – L’Hôtel de Ville de Barcelone en 2019 (Photo Ch. B)

Le Palais de la Généralité de Catalogne

Intérêt de notre photographe ou simple curiosité, dans la mesure où ce palais fait face au précédent sur la même place ? Il fixe cet édifice sur sa pellicule, alors que nous avons là un bâtiment du XVIe siècle, un des rares exemples barcelonais de style Renaissance authentique. C’est la seule exception historique à sa sélection photographique… Cet édifice deviendra le siège de la Généralité de Catalogne à partir de sa création en juillet 1931.

Le Palais de la Généralité de Catalogne, Collection Caillol, CLL334
Vue 09 – La Palais de la Généralité (Photo Jan Harenburg)

L’ancien siège de la Caisse d’Épargne de Catalogne

Notre visiteur fait alors demi-tour et rejoint la via Laietana, là où il l’avait laissée. Il continue à remonter la voie. Il atteint un bâtiment qui occupe une intersection en patte d’oie : l’ancien siège de la Caisse d’Épargne de Catalogne, construit en 1930, dans un style néogothique extrêmement éclectique. Remarquons sur cette photo, qu’à cette date, Barcelone a déjà mis en service des feux de circulation aux carrefours, … mais commandés par un policier installé juste devant le poteau.

L’immeuble du siège de la Caisse d’Épargne de Catalogne en 1933, Collection Caillol, CLL333

Aujourd’hui, cet immeuble est affecté à l’Institut de Statistiques de la Généralité.

 

 

 

 

 

Vue 10 – L’ancienne Caisse d’Épargne de Catalogne, devenue Institut d’Études Statistiques, photographiée en 2019 (Photo Ch. B)

Retour par les Ramblas

La suite du circuit nous oblige à envisager un retour vers le port. Pour cela, le plus logique est d’imaginer que notre photographe poursuit la via Laietana jusqu’à son terme, puis tourne dans une rue à gauche pour rattraper la place de Catalogne, dont il ne conserve pas de trace photographique, pourtant bordée de bâtiments de la période qu’il affectionne.

Il prend alors nécessairement sur sa gauche l’enfilade des Ramblas afin de rejoindre le port. Construite progressivement au fil des siècles sur un ancien chemin de transport desservant la Barcelone médiévale, cette voie, définitivement urbanisée au cours du XIXe siècle, constitue une grande voie-promenade qui porte successivement cinq noms différents, mais le tout dans le même alignement. Elle relie la place de Catalogne à la Plaça del Portal de la Pau sur laquelle est érigé le Mirador de Colom.

Sur les Ramblas (1904-1925), Collection Magendie, MAG4284

Cette promenade est, depuis plus d’un siècle, le lieu de déambulation préféré des Barcelonais comme des touristes.

Sur les Ramblas en 2019 (Photo L. B)