Le Voyage aux Pyrénées selon Hippolyte Taine en 1855/1860

Septième épisode : séjour à Saint-Sauveur et Luz

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Luz-Saint-Sauveur, vue depuis la route de Gavarnie – 1856-1858 – Collection Magendie, Mag6292 – Photographe : Alexandre Bertrand

Rappel des six premiers épisodes :

Hippolyte Taine entreprend son Voyage aux Pyrénées en 1855, dans le but de suivre une cure thermale, soin alors très prisé dans la bonne société parisienne. Pour cela, à seulement 27 ans, il prend une sorte de « congé sabbatique ». Après Bordeaux, Royan, Bayonne, Biarritz, Saint-Jean-de Luz, Orthez et Pau, notre écrivain voyageur arrive enfin aux Eaux-Bonnes dans la vallée d’Ossau, but de son voyage thermal, où il séjourne le temps de prendre ses soins, entrecoupés d’excursions dans tous les environs de la station thermale. À l’issue de son séjour, notre écrivain reprend la route vers Saint-Sauveur et Luz, alors encore non fusionnées.

On illustrera cet épisode de vues disponibles dans la Stéréothèque, toujours essentiellement au sein des collections Magendie et de la Médiathèque de Pau, la plupart du temps issues des séries sur le thème du Voyage aux Pyrénées, les photographes étant cette fois souvent connus (Jean Andrieu, Alexandre Bertrand, Ferrier père & fils, Soulier), ou en ayant exceptionnellement recours à la collection Lasserre.

Au cours de cette étape, c’est le Taine romantique qui s’abandonne à quelques descriptions lyriques ou flamboyantes, véritables morceaux de bravoure littéraire…

En route vers Saint-Sauveur et Luz…

01 - Le relais de poste, par V. Adam (Collection Hartmann / L’Illustration)

Notre auteur ne nous l’annonce pas : manifestement, il a terminé sa cure et quitte les Eaux-Bonnes. Mais il ne prend pas la route la plus directe, qui consisterait à rejoindre Pau et sa gare, en traversant Laruns : il prend la malle-poste, vers Luz nous dit-il, étape alors non négligeable vu l’état des routes de l’époque, d’au moins une cinquantaine de kilomètres.

« La voiture part des Eaux-Bonnes avec l’aube. Le soleil se lève à peine, et les montagnes le cachent encore. De pâles rayons viennent colorer les mousses du versant occidental. Ces mousses, trempées de rosée, semblent s’éveiller sous la première caresse du jour. Des teintes roses, d’une douceur inexprimable, se posent sur les sommets, puis descendent sur les pentes. On n’aurait jamais cru ces vieux êtres décharnés capables d’une expression si timide et si tendre. La lumière croît, le ciel s’élargit, l’air s’emplit de joie et de vie. Un pic chauve au milieu des autres se détache plus noir dans une auréole de flamme. Tout d’un coup, entre deux dentelures, part comme une flèche éblouissante le premier regard du soleil. »

Sa destination suppose de prendre la route de Lourdes jusqu’à Argelès-Gazost, commune que la voiture traverse nécessairement, bien qu’il ne nous en dise rien. Il est même possible qu’il doive alors changer de véhicule, le sien assurant vraisemblablement la ligne de Pau à Lourdes, via Laruns, les Eaux-Bonnes et Argelès.

Le vieux pont sur le Gave d’Azun à Argelès - 1900-1925 (Collection Jean-Pierre Lassère JPL114). Photographe inconnu.

En tout état de cause, son itinéraire lui impose à ce moment de bifurquer pour « remonter » la vallée de Luz vers le sud, en direction de Gavarnie.

Pierrefitte

Vue générale sur Pierrefitte, 1858 (Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_181_13). Photographes  Ferrier père & fils et Soulier

Cette route traverse ensuite le village de Pierrefitte ; à son passage, il ne décrit pas non plus sa traversée, mais il y revient un peu plus tard dans le courant de son récit :

« Sur le chemin de Pierrefitte, deux ruisseaux rapides gazouillent à l’ombre des haies fleuries : ce sont les plus gais compagnons de route. Des deux côtés, de toutes les prairies, arrivent des filets d’eau qui se croisent, se séparent, se réunissent et sautent ensemble dans le Gave. Les paysans arrosent ainsi toutes leurs cultures ; un champ a cinq ou six étages de ruisseaux, qui courent serrés dans des lits d’ardoise. La troupe bondissante s’agite au soleil, comme une bande folle d’écoliers en liberté. »

Environs de Pierrefitte (ici en direction de Cauterets), 1862-1868. (Collection Magendie, Mag6416). Photographe Jean Andrieu

« Les gazons qu’elles nourrissent sont d’une fraîcheur et d’une vigueur incomparables ; l’herbe se presse sur leurs bords, trempe ses pieds dans l’eau, se couche sous l’élan des petites vagues, et ses rubans tremblent dans un reflet de perle, sous les remous argentés. On ne fait pas dix pas sans rencontrer une chute d’eau ; de grosses cascades bouillonnantes descendent sur des blocs ; des nappes transparentes s’étalent sur les feuillets de roche ; des filets d’écume serpentent en raies depuis la cime jusqu’à la vallée ; des sources suintent le long des graminées pendantes et tombent goutte à goutte ; le Gave roule sur la droite et couvre tous ces murmures de sa grande voix monotone. De beaux iris bleus croissent sur les pentes marécageuses ; les bois et les cultures montent bien haut entre les roches. La vallée sourit, encadrée de verdure ; mais, à l’horizon, les pics crénelés, les crêtes en scie et les noirs escarpements des monts ébréchés, montent dans le ciel bleu, sous leur manteau de neige… »

La route continue ensuite jusqu’à atteindre les petites villes de Saint-Sauveur et de Luz, (aujourd’hui regroupées en une seule commune), où notre auteur a manifestement l’intention de faire halte pour quelques jours.

L’arrivée à Luz un jour de marché

L’arrivée sur le hameau de Saint-Sauveur, avant la commune de Luz, 1856-1858 (Collection Magendie, Mag6294) – Photographe : Alexandre Bertrand

« Luz est une petite ville toute rustique et agréable. Les rues, étroites et cailloutées, sont traversées d’eaux courantes ; les maisons grises se serrent pour avoir un peu d’ombre. Le matin arrivent des bandes de moutons, des ânes chargés de bois, des porcs grognons et indisciplinés, des paysannes pieds nus, qui marchent en filant près de leurs charrettes. »

02- Gravure ancienne (Alamy.com)
03 –Carte postale, début du XXe siècle (Généanet)

Le marché de Luz-Saint-Sauveur

« Luz est le rendez-vous de quatre vallées. Gens et bêtes s’en vont sur la place ; on fiche en terre des parapluies rouges ; les femmes s’asseyent auprès de leurs denrées. Autour d’elles, des marmots aux jours rouges grignotent leur pain et frétillent comme une couvée de souris : on vend des provisions, on achète des étoffes. À midi, les rues sont désertes ; çà et là vous voyez dans l’ombre d’une porte une figure de vieille femme assise, et vous n’entendez plus que le bruissement léger des ruisseaux sur leur lit de pierres. »

« Luz fut autrefois la capitale de ces vallées, qui formaient une sorte de république ; chaque commune délibérait sur ses intérêts particuliers ; quatre ou cinq villages formaient une vie, et les députés des quatre vies se réunissaient à Luz… Le rôle des impositions se faisait de temps immémorial sur des morceaux de bois, qu’ils appelaient totchoux, c’est-à-dire bâtons. Chaque communauté avait son totchou, sur lequel le secrétaire faisait avec son couteau des chiffres romains dont eux seuls connaissaient la valeur… »

L’église dite des Templiers

L’église des Templiers de Luz-Saint-Sauveur, 1858. (Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_181_10). Photographes  Ferrier père & fils et Soulier

« L’Église est fraîche et solitaire ; elle appartint jadis aux Templiers. Ces moines-soldats avaient un pied jusque dans le moindre coin de l’Europe. Le clocher est carré comme un fort ; le mur d’enceinte a des créneaux comme une ville de guerre. Le vieux porche sombre serait aisément défendu. »

04 – Fresques de l’abside
05 – Fresque sur la voûte de la nef

Les fresques de l’église des Templiers, certainement restaurées après le passage de Taine (Cartes postales)

« Sur sa voûte très basse on démêle un Christ demi-effacé et deux oiseaux fantastiques grossièrement coloriés. À l’entrée, un petit tombeau découvert sert de bénitier, et l’on montre une porte basse par laquelle passaient les cagots, race maudite. Ce premier aspect est singulier, mais n’a rien qui déplaise. Une bonne femme en capulet rouge, son tricot à la main, priait près d’un confessionnal en planches mal rabotées, sous une galerie brune de vieux bois tourné. La pauvreté et l’antiquité ne sont jamais laides, et cette expression d’attention religieuse me semblait d’accord avec les débris et les souvenirs du moyen-âge épars autour de nous. »

Remarque : on sait aujourd’hui que l’église n’a jamais abrité de Templiers : elle a été bâtie par les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, avec lesquels la légende populaire les a confondus…

Saint-Sauveur

À l’époque de notre auteur, Saint-Sauveur est une commune séparée de Luz de quelques centaines de mètres. Ici, notre auteur précède Napoléon III et l’impératrice Eugénie qui, par leur séjour en ce lieu en 1859, mettront cette station thermale à la mode.

Vue générale sur Saint-Sauveur, 1856-1858 (Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_185_0113). Photographe Alexandre Bertrand

« Saint-Sauveur est une rue en pente, régulière et jolie, sans rien qui sente l’hôtel improvisé et le décor d’opéra, n’ayant ni la grossièreté rustique d’un village ni l’élégance salie d’une ville. Les maisons alignent sans monotonie leurs croisées encadrées de marbre brut : à droite, elles s’adossent contre des rochers à pic, d’où l’eau suinte ; à gauche, elles ont sous leurs pieds le Gave, qui tourne au fond du précipice. »

Les thermes

Au centre du village, sur la gauche, le péristyle des thermes de Saint-Sauveur, dits « Bains des dames », 1862 (Collection Magendie, Mag6231). Photographe Jean Andrieu

« Les thermes sont un portique carré sous un double rang de colonnes, d’un style aisé et simple ; les marbres, d’un gris bleuâtre, ni éclatants ni ternes, font plaisir à voir. Une terrasse plantée de tilleuls s’avance au-dessus du Gave et reçoit les brises fraîches qui montent du torrent vers les hauteurs ; ces tilleuls répandent dans l’air une odeur délicate et suave. Au-dessous d’un mur d’appui, l’eau de la source sort en gerbe blanche et tombe entre les têtes des arbres dans une profondeur qui ne s’aperçoit pas. »

La promenade de Sia

Taine séjourne quelques jours à Luz-Saint-Sauveur et profite donc de son temps pour effectuer quelques randonnées aux environs.

Sia est un hameau de la commune, situé entre Luz et Gèdre, c’est-à-dire au-dessus de Luz-Saint-Sauveur, en direction de Gavarnie. À l’époque romantique, ce site est un incontournable de tout voyageur, pour son environnement sauvage particulièrement prisé, dominé par une curiosité : d’abord deux, puis trois ponts construits successivement et de plus en plus haut par rapport à la gorge qu’ils enjambent. Notre auteur ne nous décrit pas les ponts. Au moment de son passage, il est probable qu’il n’en existe que deux, les deux plus bas.

En effet, le plus bas des ponts, daté de 1712, amélioré en 1783, ne conservait déjà plus que son arche. Le second, plus haut, date de 1820 ; sa passerelle de bois accentuait l’aspect fragile de l’ensemble. Mais en 1857, en toute logique après le passage de l’écrivain, un troisième pont est construit, encore plus haut, et sur un axe décalé par rapport à l’ancien. Sa passerelle est toujours en bois, mais rompt, pour les plus nostalgiques, le charme du site. La vue ci-après est donc postérieure à cette troisième construction, peut-être prise à l’occasion de son inauguration.

« Au bout du village, les sentiers sinueux d’un jardin anglais descendent jusqu’au Gave ; un frêle pont de bois traverse ses eaux d’un bleu terni, et l’on remonte le long d’un champ de millet jusqu’au chemin de Scia [sic]. »

Le gave au lieu-dit de Sia, avec ses trois ponts superposés, 1857-1858. (Collection Magendie, Mag6296). Photographe Alexandre Bertrand

« Le flanc de ce chemin s’enfonce à six cent pieds, rayé de ravines ; au fond de l’abîme, le Gave se tord dans un corridor de roches que le soleil de midi n’atteint qu’à peine ; la pente est si rapide qu’en plusieurs endroits on ne l’aperçoit pas ; le précipice est si profond que son mugissement arrive comme un murmure. Le torrent disparaît sous les corniches et bouillonne dans les cavernes ; à chaque pas il blanchit d’écume la pierre lisse. Son allure tourmentée, ses soubresauts furieux, ses reflets noirs et livides, donnent l’idée d’un serpent écumant et blessé. »

En promenade au-dessus de Luz

Vue générale sur Luz depuis les hauteurs au-dessus de la commune, 1862. (Collection Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0389). Photographe Jean Andrieu)

« Derrière Luz est un mamelon nu, appelé Saint-Pierre, qui porte un reste de ruines grisâtres et d’où l’on voit toute la vallée. Quand le ciel était brumeux, j’y ai passé des heures entières sans un moment d’ennui : l’air est tiède sous son rideau de nuages. Des échappées de soleil découpent sur le Gave des bandes lumineuses, ou font briller les moissons suspendues à mi-côte. Les hirondelles volent haut, avec des cris aigus, dans la vapeur traînante ; le bruit du Gave arrive adouci par la distance, harmonieux, presque aérien. Le vent vient, puis s’abat ; un peuple de petites fleurs s’agite sous ses coups d’aile ; les boutons-d’or s’alignent en files ; de petits œillets frêles cachent dans l’herbe leurs étoiles purpurines ; les graminées penchent leurs tiges grêles sur les grandes plaques ardoisées ; le thym est d’une odeur pénétrante. Ces plantes solitaires, abreuvées de rosée, aérées par les brises, ne sont-elles pas heureuses ? »

« Au bout d’une lieue, nous avons trouvé un bout de prairie, deux ou trois chaumières assises sur la pente adoucie. »

06 – Paysage des Pyrénées, 1999. Aquarelle, Roger Bernadat

« Ce contraste repose. Et pourtant, le pâturage est maigre, parsemé de roches stériles, entouré de débris tombés ; sans un petit ruisseau d’eau glacée, le soleil brûlerait l’herbe. Deux enfants dormaient sous un noyer ; une chèvre, grimpée sur une roche, poussait son bêlement plaintif et tremblant ; trois ou quatre poules furetaient au bord de la rigole, d’un air curieux et inquiet ; une femme puisait de l’eau à la source dans une écuelle de bois : voilà toute la richesse de ces pauvres ménages. Ils ont parfois, à quatre ou cinq cents pieds plus haut, un champ d’orge si escarpé qu’on s’attache à une corde pour moissonner. »

Le Gave dans les environs de Luz

 

Plusieurs gaves coulent dans les environs de Luz-Saint-Sauveur : celui du Bastan traverse la commune après avoir recueilli celui de Gavarnie. Difficile de savoir duquel Taine nous fait la description.

 

« Le Gave est semé de petites îles, où l’on arrive en sautant de pierre en pierre. Ces îles sont des bancs de roche bleuâtre tâchée par des galets d’une blancheur crue ; l’hiver, elles sont noyées ; encore maintenant des troncs écorchés gisent çà et là entre les blocs. Quelques creux ont gardé des morceaux de limon ; des bouquets d’ormes en sortent comme une fusée, et les panaches des graminées flottent sur des cailloux arides ; alentour, l’eau assoupie chauffe dans des cavernes… » 

07 – La cascade de Mahourat (aux environs de Cauterets). Carte postale, 1900 environ. Photo Lucien Lévy (Archives départementales des Pyrénées Atlantiques)

« … Cependant des deux côtés la montagne lève son mur rougeâtre, sillonné d’écume par les filets d’eau qui serpentent. Sur tous les flancs de l’île, les cascades grondent comme un tonnerre ; vingt ravines étagées les engouffrent dans leurs précipices, et leur clameur arrive de toute part comme le fracas d’une bataille. Une poudre humide rebondit et nage par-dessus toute cette tempête ; elle s’arrête entre les arbres et oppose sa gaze fine et fraîche à l’embrasement du soleil… »

Hippolyte Taine s’épanche ainsi en de longues pages sur ses descriptions bucoliques des lieux. Nous le retrouverons au cours de l’étape suivante dans ses excursions aux environs de Luz-Saint-Sauveur : Barèges, Cauterets, etc….

Christian Bernadat

Bibliographie

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