Pérégrination dans la Barcelone des années 1930

La Casa Mila (ou Pedrera), d’Antoni Gaudi (1930-1940), Collection Carriet, JC125

Quoi de mieux, pour se changer les idées, qu’une petite escapade, ne serait-ce que par la pensée… ? Ainsi, nous vous proposons ce mois-ci de s’échapper à Barcelone, mais dans la ville des années 1930, cette fois.

En effet, il y a quelques mois, la Stéréothèque a intégré dans la collection Caillol un reportage touristique sur la cité catalane réalisé en août 1933, en deux lots de photos (CLL333 à CLL340 et CLL431 à CLL440) qui présentent une orientation très spécifique : alors qu’en général un touriste s’intéressera en priorité aux édifices les plus anciens, dont Barcelone ne manque pas, ces 18 photos sont presque exclusivement consacrées à des bâtiments construits entre 1831 et 1929. Le photographe, manifestement intéressé par les dernières tendances de l‘architecture, nous livre un reportage sur ce qu’il faut désigner, en 1933, comme de l’architecture contemporaine.

Pour bien comprendre le contexte qui a permis d’ériger les différents monuments fixés en stéréoscopie sur la pellicule, il est indispensable de faire un détour par l’histoire de la capitale catalane des XIXe et XXe siècles.

Contexte : un bouillonnement urbanistique et architectural exceptionnel :

Vue 01 : La ville de Barcelone, enserrée dans ses fortifications vers 1700, dans une situation qui perdurera jusqu’à l’aube des années 1860 (Vanupied.com)

La Barcelone des années 1930, en effet, s’est construite en à peine une cinquantaine d’années. Tentons de comprendre l’élan qui a porté cette incroyable métamorphose.

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la ville, enserrée dans ses fortifications médiévales, étouffe littéralement.

Année après année, la situation ne cesse de se dégrader d’une manière critique, tant sur le plan social que sanitaire. La nécessité de faire « sortir » la ville de ses remparts fait désormais consensus. En 1841, la mairie de Barcelone organise un premier concours pour développer la ville de manière rationnelle, comme cela se faisait ailleurs en Europe (à Paris ou à Vienne par exemple). Ce projet obtient un large soutien, autant populaire qu’auprès de la bourgeoisie.

Mais les projets nécessitaient tous l’urbanisation des glacis entourant les forteresses qui « surveillaient » la ville (La Ciutadela et le château de Montjuïc), ce qui suscitait aussitôt l’opposition de l’armée (évidemment aux mains du pouvoir de Madrid). Son hostilité systématique provoqua rapidement des affrontements entre la population et les militaires : au point que, en décembre 1842, le général commandant les places fait bombarder la ville ! Précisons que la Citadelle ne datait que de 1714, construite par le pouvoir royal pour surveiller cette capitale catalane jugée trop prompte à la rébellion ; de là s’en suivait une défiance permanente des Barcelonais. À ce moment, un journaliste publie les thèses d’un autre général qui nie la valeur stratégique des glacis séparant les forteresses de la vieille ville.

Panorama sur Barcelone depuis le Montjuic en 1865, Collection Magendie, Mag3635

Sur la vue ci-dessus (témoignage très intéressant), une vaste zone entre l’ancien fort de Monjuïc et la ville est encore non construite, alors que les remparts ont déjà été abattus ; l’extension de la ville a commencé.

Vue 02 - Le panorama en 2019, approximativement pris depuis le même endroit, permet de visualiser l’incroyable extension de la ville (Photo Ch. B)

Profitant de ce contexte, la mairie de Barcelone approuve un projet de développement de la ville extrêmement ambitieux et reçoit pour cela l’appui des députés catalans. Grâce à la nomination d’un gouvernement progressiste à Madrid, l’un de ces députés, Pascual Madoz, est même nommé gouverneur civil de Barcelone, puis, quelques mois plus tard, ministre de l’aménagement du territoire à partir de 1854. À cette fonction, il obtient la signature d’un ordre royal de destruction des murailles (mais pas encore celle des forteresses). Cela permet de calmer les affrontements entre la mairie et l’armée et ouvre à la municipalité la possibilité d’envisager un plan d’extension urbaine.

Contrairement à la Citadelle située près du port, la forteresse de Montjuïc ne sera finalement jamais détruite, mais elle sera progressivement libérée par l’armée (elle est désormais en cours de transformation en centre international pour la paix).

En 1855, ce nouveau ministre catalan charge un ingénieur pétri du courant hygiéniste, Ildefons Cerdà, de concevoir un nouveau plan topographique de Barcelone, afin d’aménager toute la plaine autour de la ville jusqu’aux localités voisines. Ce dernier a pris position dans un manifeste : la ville, explique-t-il, est inadaptée à la « nouvelle civilisation, caractérisée par l’application de l’énergie de la vapeur à l’industrie, l’amélioration de la mobilité et de la communicativité ». En 1859, le gouvernement central demande à Cerdà de finaliser ses études d’extension. Pourtant, dans le même temps, la mairie, trouvant que le projet commence à lui échapper, réagit en lançant un nouveau concours public.

Trop tard : en juin 1859, le gouvernement publie un ordre royal approuvant le plan Cerdà ! Il s’en suit une querelle entre la municipalité et le gouvernement. Au concours municipal des projets, le plan Cerdà n’est même pas retenu ! Or, en juillet 1860, le ministère ordonne l’exécution du plan Cerdà aux dépens des lauréats…

En quoi consistait le plan Cerdà ?

Parmi ses principes, le plan définit des îlots de structure carrée de 113,33 m de côté, soit 9 îlots par kilomètre, avec des « chanfreins », c’est-à-dire des intersections à 45 degrés pour améliorer la visibilité aux carrefours et l’aération des îlots. Trente ans avant l’apparition des premières automobiles, il anticipe que des « locomoteurs individuels » circuleront en masse dans les rues ! En même temps, selon la localisation des quartiers, les rues doivent avoir une largeur de 20, 30 ou 60 m. La hauteur des immeubles doit alors être limitée en fonction de cette largeur, de manière à permettre aux rayons du soleil de pénétrer jusqu’aux rez-de-chaussée, des surélévations restant possibles à condition que les étages supplémentaires soient successivement en recul pour ne pas porter ombre au sol. Enfin, les angles des îlots doivent coïncider avec les points cardinaux de façon à ce que tous les côtés puissent recevoir la lumière.

Vue 04 - Section de rue du projet Cerdà
Vue 05 - Schéma des différents réseaux de circulation et d’intersections

La construction des immeubles

Très vite, dans les années 1860, le lotissement des terres est entamé. La construction, respectant les principes d’urbanisme définis par Cerdà (avec néanmoins de plus en plus d’assouplissements), sera confiée à un grand nombre d’architectes, tous animés par un bouillonnement de tendances et d’influences concomitantes. On va ainsi retrouver cet éclectisme dans les immeubles publics ou privés qui vont occuper les îlots, que l’on peut répartir en trois grandes tendances : le néoclassicisme, l’historicisme et le modernisme. Ces trois courants vont de surcroît trouver l’opportunité de s’illustrer dans deux grands évènements qui vont marquer l’histoire de Barcelone au cours de cette période : l’Exposition universelle de 1888 et l’Exposition internationale de 1929.

Forts de cette compréhension, nous allons maintenant pouvoir nous laisser guider par le photographe Jean Carrières dans sa visite de la ville, orientée sur l’innovation architecturale des quatre-vingt-dix années qui ont précédé son séjour catalan. Accompagnons-le tout au long de sa visite architecturale de la ville. Les dates de ces 18 vues témoignent que son séjour s’est étalé sur 4 jours, des 21 au 24 août 1933. Quant à nous, pour mettre en scène l’ensemble des vues de la série (que nous complèterons éventuellement de quelques vues supplémentaires des collections Magendie et Carriet), nous allons imaginer un circuit unique.

L’immeuble de la poste centrale 

Au débouché de la via Laietana, en face de la rade, en lisière du quartier de La Barceloneta, ce bâtiment, très aimé des Barcelonais, a été construit en 1926 par les architectes Josep Goday et Jaume Torres i Grau sur des plans conçus dès 1914. Il est inscrit à l’inventaire du patrimoine culturel catalan. C’est un exemple du style néoclassique développé sous l’influence de l’École des Beaux-Arts de Barcelone, d’ailleurs très en vogue dans toute l’Europe : nous avons ici une évocation des façades gréco-romaines, avec péristyle et colonnes ioniques. En 1933, cet édifice n’a que 6 ou 7 ans : le « dernier cri » de l’architecture pour notre photographe !

La poste centrale en 1933, Collection Caillol, CLL336
Vue 06 – La poste centrale de Barcelone aujourd’hui (Visiterlacatalogne.fr)

L’ancienne Banque d’Espagne 

Contournons la Poste par la droite et remontons la via Laietana. Sur la gauche, nous longeons le Barri Gothic, le quartier de l’ancienne Barcelone médiévale, dans laquelle notre photographe dédaignera de nombreux monuments anciens, comme la cathédrale Sainte-Eulalie. Presque au milieu de la via, au numéro 34, voici le bâtiment qui a été construit en 1926 pour abriter la Banque d’Espagne. Cet édifice est donc du même âge que le précédent, mais, comme on peut en juger, il mêle néoclassicisme ionien et simplifications du style Art déco…

L’immeuble de la Banque d’Espagne en 1933, Collection Caillol, CLL335

Il deviendra ensuite la Banque de Catalogne (ou Caixa Catalunya) quelques années après le rétablissement de la Généralité de Catalogne sous la Seconde République espagnole (1931-1939). Il abrite aujourd’hui la banque BVA.

Vue 07 – Le bâtiment de l’ancienne Banque d’Espagne, aujourd’hui banque BVA (Photo Alamy Stock)

L’Hôtel de Ville de Barcelone (Casa de la Ciutat ou Ajuntament)

Notre photographe s’aventure alors légèrement dans le Barri Gothic jusqu’à la Plaça Sant Jaume (la place Saint-Georges). Signalons que nous sommes là au cœur même de la Barcelone antique, puisque cette place occupe l’emplacement exact de l’intersection entre le cardo et le décumanus romains.

Là, il fait une halte devant l’Hôtel de Ville : l’édifice remonte au XIVe siècle, mais ce qui intéresse notre visiteur est sa façade, elle, construite dans les années 1831 dans un style néoclassique très sobre, seulement agrémenté d’un péristyle à quatre colonnes, toujours ioniennes.

L’Hôtel de ville de Barcelone, Collection Caillol, CLL339
Vue 08 – L’Hôtel de Ville de Barcelone en 2019 (Photo Ch. B)

Le Palais de la Généralité de Catalogne

Intérêt de notre photographe ou simple curiosité, dans la mesure où ce palais fait face au précédent sur la même place ? Il fixe cet édifice sur sa pellicule, alors que nous avons là un bâtiment du XVIe siècle, un des rares exemples barcelonais de style Renaissance authentique. C’est la seule exception historique à sa sélection photographique… Cet édifice deviendra le siège de la Généralité de Catalogne à partir de sa création en juillet 1931.

Le Palais de la Généralité de Catalogne, Collection Caillol, CLL334
Vue 09 – La Palais de la Généralité (Photo Jan Harenburg)

L’ancien siège de la Caisse d’Épargne de Catalogne

Notre visiteur fait alors demi-tour et rejoint la via Laietana, là où il l’avait laissée. Il continue à remonter la voie. Il atteint un bâtiment qui occupe une intersection en patte d’oie : l’ancien siège de la Caisse d’Épargne de Catalogne, construit en 1930, dans un style néogothique extrêmement éclectique. Remarquons sur cette photo, qu’à cette date, Barcelone a déjà mis en service des feux de circulation aux carrefours, … mais commandés par un policier installé juste devant le poteau.

L’immeuble du siège de la Caisse d’Épargne de Catalogne en 1933, Collection Caillol, CLL333

Aujourd’hui, cet immeuble est affecté à l’Institut de Statistiques de la Généralité.

 

 

 

 

 

Vue 10 – L’ancienne Caisse d’Épargne de Catalogne, devenue Institut d’Études Statistiques, photographiée en 2019 (Photo Ch. B)

Retour par les Ramblas

La suite du circuit nous oblige à envisager un retour vers le port. Pour cela, le plus logique est d’imaginer que notre photographe poursuit la via Laietana jusqu’à son terme, puis tourne dans une rue à gauche pour rattraper la place de Catalogne, dont il ne conserve pas de trace photographique, pourtant bordée de bâtiments de la période qu’il affectionne.

Il prend alors nécessairement sur sa gauche l’enfilade des Ramblas afin de rejoindre le port. Construite progressivement au fil des siècles sur un ancien chemin de transport desservant la Barcelone médiévale, cette voie, définitivement urbanisée au cours du XIXe siècle, constitue une grande voie-promenade qui porte successivement cinq noms différents, mais le tout dans le même alignement. Elle relie la place de Catalogne à la Plaça del Portal de la Pau sur laquelle est érigé le Mirador de Colom.

Sur les Ramblas (1904-1925), Collection Magendie, MAG4284

Cette promenade est, depuis plus d’un siècle, le lieu de déambulation préféré des Barcelonais comme des touristes.

Sur les Ramblas en 2019 (Photo L. B)

Le monument à Colomb

Au bout des Ramblas, nous parvenons au pied de la colonne qui porte la statue monumentale à la mémoire de Christophe Colomb : il s’agit en fait d’un mirador, en haut duquel on peut accéder par un ascenseur, à plus de 51 m de hauteur. Cette colonne a été construite en 1886 par Gaëta Buïguas, sans doute dans le cadre des préparations de l’Exposition universelle de 1888. Il s’agit de rendre hommage au célèbre navigateur qui pointe son doigt vers les Amériques, continent qu’il est censé avoir « découvert » en 1492, pour le compte des monarques catholiques Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon qui l’avaient missionné dans ce but. À ce titre, ce navigateur est en Espagne un héros national qui traverse les époques.

Le monument à Christophe Colomb, Collection Caillol, CLL435
Vue 12 – La colonne à Colomb aujourd’hui

La tour métallique que l’on aperçoit sur la droite de la colonne est la tour Sant Sebastià, point d’arrivée d’un téléphérique urbain, le Transbordador aeri del port, qui relie le port au sommet de la colline de Montjuïc. Construit en vue de l’Exposition universelle de 1929, il n’a finalement été achevé qu’en 1931. Il a donc moins de 2 ans en 1933 : il est alors considéré comme un moyen d’avant-garde pour le transport urbain. Plus à droite encore, nous avons l’immeuble devant lequel notre visiteur va faire la halte suivante.

L’immeuble de « l’Ancienne Douane »

Situé à l’extrémité ouest de la place où s’élève le monument à Colomb, exactement en vis-à-vis de ce qui étaient, à l’époque, les anciens arsenaux de Barcelone (aujourd’hui le Musée maritime), ce bâtiment, paradoxalement dénommé « Ancienne Douane » (parce qu’il remplace un édifice beaucoup plus ancien qui remplissait effectivement cette fonction), mais parfois aussi désigné aujourd’hui comme «Nouvelle Douane », a été bâti entre 1896 et 1902 par les architectes Enric Sagnier et Père Garcia dans un style néoclassique assez exubérant ; ainsi, des sphinx ailés surmontent les grosses tours. À l’intérieur, des fresques allégoriques représentent une visite imaginaire de don Quichotte… à Barcelone !

L’immeuble de l’Ancienne Douane, Collection Caillol, CLL340

Cet immeuble est aujourd’hui occupé par la délégation du Gouvernement espagnol à Barcelone.

 

Vue 13 – Immeuble de l’Ancienne Douane, désormais Délégation du Gouvernement à Barcelone (Dreamstime.com)

Immeuble du Gouvernement civil espagnol

Notre visiteur fait maintenant demi-tour et retourne à l’opposé, le long de la rade, au-delà de la Poste centrale par laquelle nous avons entamé ce circuit. Nous sommes au début de l’avenue del Marques de l’Argentera. Il existe une certaine confusion quant à l’affectation exacte de cet immeuble, certains sites et certains guides le confondant avec l’immeuble précédent, parce qu’il hébergea un temps le Gouvernement civil (l’équivalent d’une préfecture en France). Il a été construit par Juan Miguel Roncali en style « néo-rococo », une autre variante du néoclassique.

Immeuble du Gouvernement civil espagnol en 1933, Collection Caillol, CLL338

Ce bâtiment semble être occupé aujourd’hui par une délégation du Ministère des Affaires sociales.

Vue 14 – Immeuble de l’avenue Marques de l’Argentera aujourd’hui (Wikipedia)

La Fontaine monumentale du parc de la Citadelle 

De l’immeuble ci-dessus, il suffit de continuer l’avenue de quelques centaines de mètres pour arriver au Parc de la Citadelle. Ce parc public a été créé à la suite de la démolition de la Citadelle après 1868, forteresse construite un siècle et demi plus tôt par le pouvoir royal pour surveiller les habitants de la ville ; elle concentrait donc toute l’hostilité des Barcelonais. On profita de l’existence de ce parc pour y installer en 1888 l’Exposition universelle. En 1933, il reste quelques témoins de cette manifestation, toujours présents aujourd’hui : notamment l’ancien restaurant de l’Exposition, dit Château des Trois Dragons, dont nous ne possédons pas de photo de notre photographe, et la fontaine monumentale, construite juste avant l’Exposition universelle par l’architecte Josep Fontseré, avec la participation du jeune Gaudi, encore étudiant en architecture.

Gaudí conçut la partie hydraulique du monument et dessina une grotte artificielle sous la cascade, qui est surmontée d’un quadrige doré et ornée de nombreuses sculptures réalisées par les meilleurs sculpteurs de l’époque : en particulier, le fronton réalisé par Francesco Pagès i Serratosa, et les quatre Griffons qui crachent de l’eau par la bouche que l’on aperçoit ici clairement dans la partie inférieure du monument, sculptés par Rafael Atché. Ces ornements débordant de fantaisie sont une caractéristique de l’élan qui envahit le style moderniste dans l’architecture catalane.

La fontaine monumentale du parc de la Citadelle, Collection Caillol, CLL433
Vue 15 - La fontaine monumentale du parc de la Citadelle aujourd’hui (Bernard Gagnon/Wikipedia)

« L’Arc de Triomphe » 

Depuis le parc, nous pouvons emprunter ce qui fut, lors de l’Exposition universelle, l’entrée officielle. En faisant vers le nord le trajet pour sortir du parc, on parcourt une vaste allée arborée, le Passeig de Lluis Companys qui mène à ce fameux « arc de triomphe », en fait le portique qui marquait l’accès officiel de l’Exposition, érigé par l’architecte Josep Vilaseca et rehaussé de frises sculptées.

L’ « Arc de Triomphe », portique d’entrée de l’Exposition universelle de 1888, Collection Caillol, CLL337
L’ « Arc de Triomphe » aujourd’hui (Barcelonachecking.com)

La Casa Mila de Gaudi 

La suite du reportage impose désormais de parcourir de plus grandes distances. Notre visiteur est très certainement venu en automobile. Pour poursuivre son circuit, la circulation automobile étant bien moins dense qu’aujourd’hui, on peut imaginer qu’il a repris sa voiture avec sa famille. Pour rejoindre la célèbre Casa Mila, il lui fallut rattraper la place de Catalogne, puis prendre vers le nord-ouest le Passeg de Gracià, une des grandes avenues du fameux quartier de l’Eixample conçu par Ildefons Cerdà.

Cet immeuble, un des plus célèbres de Gaudi, surnommé par dérision la Pedrera (la carrière de pierre) au moment de sa construction, a été construit sur commande de la riche famille Mila. C’est le dernier des bâtiments civils conçu par l’architecte entre 1905 et 1910, avant qu’il ne se consacre entièrement à l’œuvre de sa vie, la basilique de la Sacrada Familia. Gaudi se montra visionnaire par de nombreux aspects de son œuvre ; il fut le représentant majeur du modernisme, un des porte-drapeaux de l’art nouveau en Europe.

Cet immeuble concrétise l’évolution ultime de ses conceptions. Malgré un conflit intervenu avec ses clients en cours de construction, il eut carte blanche de la part de ses commanditaires pour sa création. Les façades et les toitures, en particulier, concentrent l’expression de son génie absolu.

La Casa Mila d’Antoni Gaudi, surnommée « La Pedrera », Collection Caillol, CLL431

Cette œuvre, dont la façade est elle-même un manifeste, avec ses courbes et ses vagues, dut être un choc en 1933 pour notre visiteur, passionné d’architecture.

Parmi les principes de base de l’édifice, on trouve l’arc parabolique, qui sert d’appui systématique aux structures : un arc qui a la qualité de répartir de manière uniforme les poussées et qui permet toutes les fantaisies en matière de formes, s’accommodant d’un simple appareillage de briques.

Vues 17 et 18 – L’arc et la voûte paraboliques, pièces maîtresses des édifices de Gaudi (Photos Ch. B)

À l’intérieur, l’architecte a déployé une vision globale : la distribution des pièces selon leur fonction et le plan des appartements ont fait l’objet de toute son attention, les baies vitrées, le mobilier, le carrelage, les ferronneries, l’ondulation des façades, cheminées en forme de personnages mis en scène sur les terrasses, tout a été pensé et dessiné par le visionnaire catalan.

Vue 19 - La Casa Mila en 2019 (Photo Ch. B)

Palais royal de Pedralbes 

En s’éloignant nettement du centre en direction de l’ouest, si l’on prend l’Avenida Diagonal (un axe volontairement pensé par Cerdà, coupant en diagonale son plan orthogonal, pour relier l’est et l’ouest de la ville), on parvient dans le quartier de Pedralbes, qui était, avant l’extension de Barcelone, un village distinct. Ce palais, inspiré des palais italiens, fut construit entre 1919 et 1926 par les architectes Francesc de Paula Nebot et Eusebi Bona, pour servir de résidence au roi Alphonse XIII. Nous avons là le seul exemple d’un néoclassique Renaissance de notre circuit. Devenu propriété de la ville lors de l’avènement de la République, il était, au moment de la visite de notre photographe, le musée des Arts décoratifs de la ville (situation qui ne fut qu’éphémère, de 1932 à 1937).

Le Palais royal de Pedralbes, Collection Caillol, CLL332

Une partie du bâtiment abrite aujourd’hui le siège du Secrétariat général de l’Union pour la Méditerranée. Il comporte également de très beaux jardins.

Vue 20 – Le Palais royal de Pedralbes aujourd’hui (Photo Pex Cornel / Wikipedia)

La Place d’Espagne et l’ancien site de l’Exposition internationale de 1929

Notre visiteur met ensuite le cap au sud pour rejoindre la Place d’Espagne, aux abords de la colline de Montjuïc. Cette place animée est la deuxième plus grande d’Espagne. Ce quartier fut le cœur de l’Exposition internationale de 1929 qui s’étendait de cet endroit (devant les anciennes arènes) jusqu’à la colline de Montjuïc. La majorité des bâtiments qui demeurent dans ce quartier ont été bâtis à l’occasion de cette Exposition dans des styles variés mélangeant des inspirations directes (comme les deux tours marquant l’entrée de cette ancienne manifestation, copies du campanile de la place St Marc à Venise), des allusions néoclassiques (colonnes ioniennes) et les premières apparitions de tendances simplificatrices dans l’architecture à la base du style Art-déco, popularisé par l’Exposition des Arts décoratifs de 1925 à Paris. On peut comprendre que notre visiteur photographe se passionne pour cet ensemble de nouveautés qui ont ici moins de quatre années d’existence.

Vue 21 – Panorama du site de l’Exposition internationale de 1929 avec, au premier plan à droite, la fontaine de la place d’Espagne, et au second plan, de part et d’autre de l’avenue Reina Maria Cristina qui mène au Palais national, les pavillons de l’ancienne Exposition internationale et les deux copies du campanile de Venise marquant l’entrée du site (Photo Ulysse Tours)

La place d’Espagne est dominée par une fontaine monumentale conçue Josep Maria Jujol, ornée de sculptures de Miquel Blay, construite en vue de l’Exposition internationale dans le style néoclassique exubérant qui semble avoir été fortement apprécié ici.

La Fontaine de la Place d’Espagne, Collection Caillol, CLL439

L’ancien pavillon du Vêtement et des Arts textiles de l’Exposition de 1929

Comme on l’aperçoit sur la photo CLL439 ci-dessus, et clairement sur la vue panoramique 21 plus haut, ce pavillon, celui de gauche sur la vue 21, et son jumeau de droite, furent deux des grands bâtiments affectés en 1929 aux différentes industries, édifiés dans un style hybride mélangeant néoclassicisme hellénisant et simplification des lignes architecturales dans l’esprit Art déco. Ce pavillon, ainsi que son jumeau de l’autre côté de la voie qui mène à la colline de Montjuïc, bordent, par une de leur façade, la place d’Espagne à l’opposé des arènes de Barcelone. Nous avons ici l’autre façade, celle donnant sur l’avenue del Paral-lel. Ils sont toujours utilisés aujourd’hui pour la foire exposition de Barcelone.

Palais du Vêtement et des Arts textiles de l’Exposition internationale de 1929, Collection Caillol, CLL436

Le Palais national sur la colline de Montjuïc

Le Palais national a également été construit pour héberger une partie de l’Exposition internationale de 1929, dans un style néoclassique pompeux aux influences hellénistiques. Devant son parvis s’étend une esplanade qui descend jusqu’au quartier de l’Exposition. Immédiatement au pied de ce parvis, se trouve la Font Màgica, fontaine d’avant-garde conçue par l’architecte pyrotechnicien Carles Buïgas pour l’Exposition internationale de 1929, avec d’emblée un programme d’illuminations animées accompagnées de musique.

La Fontaine magique et le Palais national au sommet de la colline de Montjuïc, Collection Caillol, CLL440

Le Palais national a été transformé en Musée national d’art de Catalogne en 1934, où sont exposés de nombreux éléments décoratifs et architecturaux des églises de Catalogne de tous les styles, roman, gothique, Renaissance et baroque, mis à l’abri par une association de bénévoles Catalans depuis les années 1919-1923 pour faire obstacle aux pillages sous forme d’acquisitions à bas prix, très fréquents dans la première partie du XXe siècle de la part des collectionneurs ou de certains musées étrangers (notamment américains). Cette action a permis à la Catalogne de sauvegarder une grande partie de son patrimoine religieux rural, désormais remarquablement mis en valeur dans ce musée.

Vue 22 –La Fontaine magique et le Palais national, vus depuis le bas de la colline aujourd’hui (Photo Sub Location)
Vue 23 – La Fontaine magique illuminée de nuit aujourd’hui (Photo Shutterstock)

Ainsi se termine cette pérégrination sur le thème de l’architecture catalane de la fin du XIXe et du début de XXe siècles, grâce à l’intérêt que le photographe amateur Jean Carrières y a porté en 1933.

Christian Bernadat

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