Réflexions et menus propos autour d’une curieuse vue stéréoscopique illuminée

Photographe inconnu, Troyes, la rue de l'Hôtel-de-Ville, entre 1857 et 1860, collection Toussaint - cliquer sur l'image pour voir sa notice sur la Stéréothèque

La présentation de cette vue illuminée – un cadre blanc percé de deux fenêtres carrées aux coins arrondis bordées d’une frise de perles gaufrées – est assez inhabituel pour une photographie sur ce thème.

Le tirage sur papier salé est anonyme et une légende est manuscrite à la plume au dos : « Fête Dieu à Caen ».

Verso de la carte

Pour le bon Champenois du sud que nous sommes, cette mention fait bondir. Une cathédrale avec une tour unique ornée d’une grosse horloge et surmontée de deux clochetons : nous sommes sans conteste à Troyes. La rue de l’Hôtel-de-Ville ainsi nommée en 1851, ancien Vicus Magnus des comtes de Champagne et aujourd’hui rue Georges-Clémenceau, se déploie devant nos yeux. On aperçoit à droite les arcs-boutants de la basilique Saint-Urbain et les façades des maisons démolies entre les deux guerres pour créer la place Vernier devant l’église. Voilà pour la localisation.

La datation est aisée. Monsieur Michel-Gotorbe, sabotier, dont le nom apparaît partiellement à droite derrière l’enseigne très parlante de sa boutique, s’est installé là en 1856. Les annuaires commerciaux mentionnent sa présence dans ces locaux entre 1857 et 1860. Il avait remplacé M. Philippe, cabaretier dont le nom est encore bien lisible sous les fenêtres du second étage. C’est donc au cours de ces années-là que la prise de vue a eu lieu.

Ces précisions ne sont toutefois pas plus curieuses que celles que l’on peut trouver en examinant soigneusement des milliers de vues stéréoscopiques.

Plus remarquable est le travail réalisé au dos du papier sensible.

L’observation de cette vue à contre-jour nous place dans une ambiance nocturne. Les immeubles sont ombrés par des à-plats de gris et le ciel est coloré d’un bleu de Prusse très sombre. Les parties visibles du sol sont rehaussées de blanc.

Vue en couleurs (placée à la lumière)

Une scène très animée, véritable enluminure, emplit la rue d’une foule colorée. La perspective est parfaitement respectée de même que le décalage nécessaire à l’effet stéréoscopique. Les personnages du premier plan entrent partiellement dans le champ à la manière d’une prise de vue photographique.

La procession s’avance avec, en tête, la bannière rouge et or du Saint-Sacrement dont deux jeunes-filles en robe blanche et deux personnages en chasuble rouge tiennent les cordons. Plus loin, émergeant du moutonnement des têtes, un dais, rouge et or lui aussi, signale sans doute la présence des autorités ecclésiastiques. Les deux files de porteurs de cierges qui encadrent ce défilé, les lanternes de la bannière et du dais et même les cabochons ornant les vêtements sacerdotaux sont « illuminés  » par des trous d’épingles dans la photographie.

En grattant légèrement la couche sensible de l’épreuve, on a fait apparaître le cadran et les aiguilles de la grosse horloge de la tour Saint-Pierre : il est 19 h. (La Fête-Dieu se déroulant au mois de juin, cet horaire est peu vraisemblable !)

Malgré l’exiguïté de l’espace qui lui est consacré, l’ensemble est une véritable miniature très soigneusement dessinée et peinte.

La dernière feuille de papier translucide destinée à protéger la feuille peinte a été arrachée, laissant de malencontreuses traces de collage. Sans doute était-elle trop opaque pour que la transparence soit satisfaisante.

Inévitables, les questions fusent :  » qui l’a photographié ? Et qui l’a peint ? « 

Nous proposons une hypothèse argumentée qui, comme beaucoup d’hypothèses n’attend que d’autres arguments pour être confirmée ou démentie.

La légende manuscrite  » La Fête-Dieu à Caen  » a sans doute été ajoutée postérieurement. Un marchand opportuniste, peut-être, où un collectionneur lointain… On ne le saura sans doute jamais, mais, Troyen ou Caennais, il suffit de lever le nez pour constater l’incongruité. Toutefois, on peut aussi imaginer qu’elle ne concerne que la scène de procession et que la photographie n’a été utilisée que comme fond passe-partout.

Depuis 1857, un dessinateur reconverti en photographe règne pratiquement sans concurrence sur le petit monde des très rares chevaliers troyens du collodion et de l’albumine. Installé au sommet d’un immeuble proche de l’Hôtel-de-Ville dans un atelier entièrement vitré, il s’est forgé très vite une réputation de qualité et de sérieux. De son nid d’aigle, il a une vue plongeante sur l’enfilade des maisons de la rue qui nous préoccupe actuellement. Le lieu de la prise de vue se trouve d’ailleurs à quelques dizaines de mètres de ses locaux, ce qui est bien pratique pour traiter, par exemple, des plaques de verre au collodion humide qui ne doivent pas sécher pendant les manipulations.

Entre 1857 et 1860, Gustave Lancelot, puisque c’est de lui dont il s’agit, complétait son activité de photographe portraitiste par la création d’une longue série de 72 vues stéréoscopiques des rues, monuments et vestiges anciens de la ville de Troyes. Il présentera ces vues à l’exposition de Troyes de 1860, qui, pionnière en la matière, acceptait les photographes dans sa section des beaux-arts. Il y remporta récompenses, notoriété et félicitations de la presse.

Comment ne pas envisager qu’il soit l’auteur de notre photographie ?

Il était dessinateur et peintre émérite qui représentait monuments et paysages avec une précision … photographique. Pourquoi ne serait-il pas l’auteur de l’animation nocturne qui enrichit notre photo ?

Son frère, Dieudonné Lancelot était un dessinateur professionnel de grand talent qui fournissait des dessins à nombre de revues illustrées telles que le Monde Illustré, le Magasin Pittoresque, ou le Tour du Monde. Lui aussi n’aurait eu aucune difficulté à créer cette miniature.

Nous serions alors en présence d’un exercice de style, d’un essai destiné à évaluer la rentabilité financière de telles créations. En existe-t-il d’autres ?

Voilà bien des questions sans réponses et des pistes qui tournent court, qui nous valent au moins d’avoir eu le plaisir d’y réfléchir.

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