Le Voyage aux Pyrénées selon Hippolyte Taine en 1855/1860

Troisième épisode : de Saint-Jean-de-Luz à Pau

Pau, vue sur le gave depuis la place Royale (1856-1868), Collection Magendie, MAG6319

Rappel des deux premiers épisodes :

Hippolyte Taine est un des plus tardifs à réaliser son Voyage aux Pyrénées, en 1855, dans le but de suivre une cure médicale, soin alors très prisé dans la bonne société parisienne. Pour cela, à seulement 27 ans, il prend une sorte de « congé sabbatique ». Après Bordeaux et Royan, notre écrivain voyageur a fait étape à Bayonne, Biarritz et Saint-Jean-de Luz. Il se met maintenant en route vers les Pyrénées, à destination des Eaux-Bonnes dans la vallée d’Ossau, objectif de son voyage thermal. Sur sa route, il traverse Orthez et fait étape à Pau.

Orthez

Notre auteur ne nous donne pas de précisions sur son trajet. Nécessairement, il emprunte la route qui longe le piémont des Pyrénées jusqu’à Pau. Cet itinéraire le fait passer par Orthez. La route suit la rive gauche du gave de Pau. Pour s’arrêter dans la ville, il faut franchir le vieux pont fortifié qui enjambe le gave. Doté d’une tour-porte, il aurait été construit au XIIIe siècle à la demande de Gaston VII de Béarn.

Le vieux pont d’Orthez (1862-1865), Collection Magendie, MAG6376

Taine évoque succinctement son passage, sa pensée l’entraînant aussitôt vers les siècles anciens :

« Orthez, au XIVe siècle, était une capitale : de cette grandeur, il reste quelques débris, des murs ruinés et la haute tour d’un château où pendent des lierres. »

Cette tour est le donjon de l’ancienne forteresse du comte Gaston VII de Moncade, vicomte de Béarn, qui avait fait d’Orthez sa capitale ; elle avait été bâtie vers 1242 sur le modèle de son château de Moncade en Catalogne. La seule vue de cette ruine présente sur la Stéréothèque date de 1939, à l’occasion d’un congrès d’archéologie : elle était alors dégagée de la végétation qui l’envahissait quatre-vingts ans plus tôt.

La tour Moncade (1939), Collection Vergnieux, RVX636

Gustave Doré nous en donne dans l’ouvrage une vision romantique reconstituée, bien dans l’esprit de l’auteur :

Vue 01 - Le château des comtes de Foix, illustration de Gustave Doré, 3e édition, page 66

« Les comtes de Foix y avaient là un petit État presque indépendant, fièrement planté entre les royaumes de France, d’Angleterre et d’Espagne. »

Nous connaissons bien, désormais, notre narrateur : la nostalgie du passé et la critique des temps présents prennent très vite le dessus :

« Les gens y ont gagné, je le sais ; ils ne haïssent plus leurs voisins et vivent tranquilles ; ils reçoivent de Paris les inventions et les nouvelles ; la paix, l’échange et le bien-être sont plus grands. On y a perdu pourtant. […] Les femmes souhaitent un chapeau, les hommes vont fumer au café ; voilà leur vie ; ils ramassent de vieilles idées creuses dans des journaux imbéciles. Autrefois, ils avaient des pensées politiques et des cours d’amour… »

Froissart vint ici en 1388 et fut reçu par Gaston Phœbus, qui lui fit assister à une fête somptueuse dont il était coutumier. Du coup, notre auteur s’abandonne à une des digressions qu’il affectionne tant, imaginant les fastes de la réception et les rêveries que cela déclenche chez le chroniqueur médiéval.

Vue 02 – Froissart par Gustave Doré, illustration, 3e édition, page 67

En route vers Pau

 

Taine reprend la route ; l’allure de la malle-poste lui laisse le loisir d’observer, malgré la poussière que lève son passage, le paysage vallonné du piémont, tantôt sauvage, tantôt mis en valeur par l’homme.

Vue 03 – Le relais de Poste, L’Excursion dans les Pyrénées par F. Dandiran et F. Mialhe, 1837.

« Rien de plus doux que de voyager seul, en pays inconnu, sans but précis, sans soucis récents ; toutes les pensées petites s’effacent. […] Je suis heureux de passer ici pour la première fois, de trouver des sensations fraîches, de ne point être troublé par des comparaisons et des souvenirs. […] Ce chemin même me semble beau. Quel air résigné dans ces vieux ormes ! Ils bourgeonnent et s’éparpillent en branches, depuis le pied jusqu’à la tête, tant ils ont envie de vivre, même sous cette poussière. Puis viennent des platanes lustrés, agitant leurs belles feuilles régulières. Des liserons blancs, des campanules bleues, pendent au rebord des fossés. »

Vue 04 – La route vers Pau, illustration de Gustave Doré, 3e édition, page 86

« La route courbe et relève à perte de vue sa ceinture blanche autour des collines ; ce mouvement sinueux est d’une douceur infinie ; le long ruban serre sur leur taille leur voile de moissons blondes ou leur robe de prairies vertes. Ces pentes et ces rondeurs sont aussi expressives que les formes humaines. »

« Des landes fauves pleines de troupeaux montent sur [le] flanc [des collines] jusqu’à leurs têtes ; des prairies splendides étincellent sur leur dos. Plusieurs plongent violemment jusqu’en des profondeurs où elles dégorgent les ruisseaux qu’elles accumulent, et où s’amasse toute la chaleur de la voûte ardente qui reluit là-haut sous le plus généreux soleil… »

Pau

« Pau est une jolie ville, propre, d’apparence gaie ; la chaussée est pavée en petits galets roulés, les trottoirs en petits cailloux aigus : ainsi les chevaux marchent sur des têtes de clous et les piétons sur des pointes de clous… »

L’arrivée de Taine à Pau commence par une vision inattendue qui lui paraît d’un autre âge :

Vue 05 –La charrette béarnaise décrite par Taine

« On rencontre des chariots chargés de bois, d’une simplicité rustique, dont l’invention remonte certainement au temps de Vercingétorix, mais seuls capables de gravir et de descendre les escarpements pierreux des montagnes. Ils sont composés d’un tronc d’arbre posé en travers sur des essieux et soutenant deux claies obliques ; »

« …ils sont traînés par deux grands bœufs blanchâtres, habillés d’une pièce de toile pendante, coiffés d’un réseau de fil et couronnés de fougère, le tout pour les garantir des mouches grises. Devant les bœufs marche ordinairement un paysan armé d’une gaule, l’air défiant et rusé, en veste de laine blanche et en culotte brune ; derrière la voiture vient un petit garçon, pieds nus, très éveillé et très déguenillé, dont le vieux béret de velours retombe comme une calotte de champignon plissé… »

Signalons que l’on pouvait encore rencontrer de tels attelages dans les vallées pyrénéennes durant les années 1960.

Vue 06 – L’attelage béarnais, avec voilette sur les yeux des bœufs et drap sur leur corps – Carte postale, extrait
Vue 07 – Un attelage béarnais traverse le champ de foire de Pau, estampe naïve du XIXe siècle (Les Pyrénées de Pierre Minvielle)

Sans doute après une nuit d’hôtel, notre auteur se précipite au château de la ville :

« Il était huit heures du matin ; point de visiteur au château, personne dans les cours ni sur la terrasse ; je n’aurais pas été trop étonné de rencontrer le Béarnais, « ce vert galant, ce diable à quatre », si malin qu’il se fit appeler « le bon roi ».

Taine se montre toujours exigeant et très critique : il paraît sensible au courant de pensée qui rêve de témoins du passé idéalisés, à l’architecture parfaitement ordonnancée, comme à l’époque classique !

« Son château est fort irrégulier ; il faut descendre dans la vallée pour lui trouver un peu d’agrément et d’harmonie. Au-dessus de deux étages de toits pointus et de vieilles maisons, il se détache seul dans le ciel et regarde loin la vallée ; deux tourelles à clochetons s’avancent de front vers l’ouest ; le corps oblong suit, et deux grosses tours en briques ferment la marche avec leurs esplanades et leurs créneaux. »

Le château de Pau vu du gave (1858), Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0347 (Photo issue de la série « Voyages dans les Pyrénées » de Furne et Tournier)

L’hétérogénéité que déplore Taine tient naturellement à l’histoire du bâtiment : le château a été édifié au XIIe siècle pour ses parties les plus anciennes. Puis, le donjon de brique qu’il nous décrit (ici à droite du bâtiment) a été élevé par Gaston Phœbus au XIVe siècle.

Vue 08 -Le château de Pau vu du Gave, illustration de Gustave Doré, 3e édition, page 93

Enfin, il a été transformé successivement par Gaston IV de Béarn, puis par Henri d’Albret (le grand-père du futur Henri IV) et Marguerite d’Angoulême qui modifièrent la décoration des façades et y adjoignirent l’aile ouest avec un grand escalier et deux tours qui constituent aujourd’hui sa façade occidentale (que l’on voit ici à gauche de l’édifice).

Le château « touche à la ville par un vieux pont étroit, au parc par un large pont moderne, et les pieds de sa terrasse sont mouillés par un joli ruisseau sombre. » C’est par cet accès ouest, au bout d’une longue allée arborée, que Taine semble pénétrer sur l’esplanade entourant l’édifice.

Avenue du Château de Pau, façade occidentale (1868), Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0561
Vue 09 – L’avenue du château de Pau, illustration de Gustave Doré, 3e édition, page 90

Pour entrer dans la cour intérieure du château, notre auteur doit ensuite contourner le château pour emprunter l’entrée principale, à l’est, sous le portique bâti à droite de la tour-donjon en briques. Taine passe ici avant la restauration de cette entrée, intervenue entre 1862 et 1863.

Entré principale du Château de Pau, façade orientale (entre 1860 et 1880), Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0557

« La grande cour, en forme d’œuf, est une mosaïque de maçonneries disparates : au-dessus du porche, un mur en galets du gave et en briques rouges croisées comme les dessins d’une tapisserie ; en face, collés au mur, une rangée de médaillons en pierre ; sur les côtés, des portes de toute forme et de tout âge ; des fenêtres en mansarde, carrées, pointues, crénelées, dont les châssis de pierre sont festonnés de bosselures ouvragées. Cette mascarade d’architectures trouble l’esprit sans lui déplaire ; elle est sans prétention et naïve ; chaque siècle a bâti à sa guise, sans s’occuper de son voisin. »

Vue 10 – La cour intérieure du château de Pau, illustration de Gustave Doré, 3e édition, page 96

« Au premier étage, on montre une grande écaille de tortue qui fut le berceau d’Henri IV. Des bahuts sculptés, des dressoirs, des tapisseries, des horloges du temps, le lit et le fauteuil de Jeanne d’Albret, tout un ameublement dans le goût de la Renaissance, éclatant et sombre, d’un style tourmenté et magnifique… »

La chambre d’Henri IV (entre 1900 et 1925), Collection Paladini, MP1027

« Jeanne d’Albret, mère d’Henri IV, traversa la France pour venir, selon sa promesse, accoucher dans ce château… »

Vue 11 – La chambre d’Henri IV : le berceau fait d’une carapace de tortue (Carte postale, Coll. Ch. B)

L’ambiance de cet appartement joue alors immédiatement sur notre auteur l’effet d’une machine à remonter le temps : c‘était inévitable. Nous ne sommes d’ailleurs pas surpris ; non seulement, nous connaissons notre homme, mais, dès son arrivée dans la ville, il nous a « annoncé la couleur » : « Je ne suis ici que pour faire visite au XVIe siècle ; on voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées… ».

Vue 12 – Jeanne d’Albret, illustration de Gustave Doré, 3e édition, page 97

Taine est dans son rêve : il assiste à l’accouchement. Il vit les premières années du petit Henri… Puis il nous entraîne dans une de ses digressions favorites. Il vit les actions et les coups de main du jeune Henri de Navarre. Non qu’il approuve les guerres de religion, mais la vie aventureuse qu’elles impliquent le fascine…

« Ces vieilles guerres sont les plus poétiques de France ; on les faisait par plaisir plus que par intérêt : c’était une chasse où l’on trouvait des aventures, des dangers, des émotions, où l’on vivait au soleil, à cheval, parmi les coups de feu, où le corps, aussi bien que l’âme, avait sa jouissance et son exercice. Henri la mène aussi vivement qu’une danse, avec un entrain de Gascon et une verve de soldat, par brusques saillies, et poussant sa pointe contre les ennemis comme auprès des dames… »

Nous laisserons là notre poète à ses illuminations enflammées… et à ses opinions sur les guerres de Religion…

À quelques enjambées du château se trouve la place Royale. Taine l’a très certainement traversée en allant au château ou en en revenant, ne serait-ce que pour admirer le panorama sur les Pyrénées, dégagé depuis 1808 sur ordre de Napoléon 1er, qu’on y découvre à son extrémité. C’est certainement la vue ci-dessous en pente douce, plantée de prairies et d’arbres divers, que notre voyageur a pu apercevoir ; l’endroit sera ensuite rapidement loti et construit dans les années 1860 à 1880.

Pau, vue sur le gave depuis la place Royale (1856-1868), Collection Magendie, MAG6319

À l’extrémité de la place, on trouvait déjà la statue en pied d’Henri IV, érigée à la demande de Louis-Philippe et inaugurée en août 1843, soit avant le passage de Taine.

La statue d’Henri IV à Pau (1856-1868), Médiathèque de Pau, MIDR_PHA_152_0049

      Prochain épisode : les Eaux-Bonnes, objectif du curiste (ou prétexte ?)…

Christian Bernadat

Bibliographie :

Hippolyte Taine, Le Voyage aux Pyrénées (Gallica)

Hippolyte Taine sur Wikipédia

Voyage aux Pyrénées : récits de voyages d’écrivains au XIXe siècle, Pimientos, 2006

Pierre Minvielle, Les Pyrénées, Nathan, 1986

Jean-François Ratonnat, La vie d’autrefois en Béarn, Editions Sud-Ouest, 1996

Pau, Place Royale sur Wikipédia

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