En 2026, la Marine nationale fête ses 400 ans d’existence.
En ce mois de juin, l’institution militaire a organisé à Bordeaux un évènement en vue de cette commémoration.
C’est l’occasion de rappeler qu’à Bordeaux, pendant 300 ans, les chantiers navals bordelais ont fortement contribué à l’équipement de notre Marine.
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1626 : Création d’une Marine royale unifiée : de quoi parle-t-on ?
Lorsque le cardinal de Richelieu accède aux responsabilités comme chef du Conseil du Roi de Louis XIII, la situation maritime n’est guère favorable à la France : l’Espagne et les Provinces-Unies (les Pays-Bas) dominent les mers. Les escadres que le royaume de France avait péniblement constituées ont toutes été défaites et en grande partie détruites.
Richelieu se fait le défenseur d’un redressement diplomatique et militaire de la France qui passerait par une Marine puissante. En octobre 1626, il est nommé « Grand maître et surintendant du commerce et de la navigation ». En quelques années, il réunit cette fonction et celle de général des galères qui constituait, jusqu’ici, une institution séparée, directement rattachée au roi. Il s’attribue le conseil de l’Amirauté.
Ainsi, pour la première fois, la France possède une structure politique et administrative centralisée chargée de toutes les affaires maritimes. Cela préfigure le futur secrétariat d’État à la Marine. C’est cet acte fondateur qui a permis pour la première fois de construire une politique structurée en matière de Marine d’État, que la Marine nationale commémore aujourd’hui.
Cette nouvelle politique se concrétisera une première fois, dans le conflit entre la France et l’Espagne, le 22 août 1638, par la victoire d’une flotte française nouvellement constituée d’une trentaine de navires (usuellement dénommée « escadre de Fontarabie »), sous le commandement d’Henri d’Escoubleau de Sourdis, lieutenant général des armées navales du roi (par ailleurs archevêque de Bordeaux !), qui incendie une forte escadre espagnole à Getaria.
L’installation d’un Chantier du Roi à Bordeaux :
La date de la création d’un Chantier du Roi à Bordeaux n’est pas connue avec précision. On sait néanmoins que, dès son installation, il est situé devant l’hôpital de la Manufacture, dans le quartier dit « de Paludate » (aujourd’hui quai de Paludate) et que Richelieu commanda six galiotes à Bordeaux pour équiper l’escadre envoyée devant Getaria.
Au siècle suivant, de 1759 à 1780 ou 82, ce chantier fournira à la Marine royale une trentaine d’unités de toutes natures, dont 4 vaisseaux de second rang de 1 200 tonneaux et 6 frégates de 650 tonneaux. Parmi ces dernières, figure la célèbre Belle-Poule, première du nom, dont Marie-Antoinette et les dames de la cour s’inspireront pour une de leurs coiffures particulièrement extravagantes.
1860-1862 : Les derniers chantiers navals du quai Sainte-Croix :
Cette photo, prise depuis la plateforme de la tour St-Michel avant la reconstruction de sa flèche, est le témoignage le plus précoce contenu dans La Stéréothèque concernant les installations d’un chantier naval à Bordeaux : les bâtiments que l’on aperçoit sur le quai (flèches rouges), en aval de la passerelle de chemin de fer qui vient d’être achevée, sont les cales couvertes des chantiers Arman, qui vivent ici leurs dernières années. On les voit plus clairement sur la photo ci-dessous.
La date de 1874 retenue par les Archives de Bordeaux Métropole ne paraît pas plausible, la démolition de ces installations ayant été exigée par la Municipalité vers 1868 afin de libérer le quai.
Après avoir transformé sa société en Chantiers & Ateliers de l’Océan en 1863, Lucien Arman déménagera ses installations à Bacalan pour éviter les inconvénients que présentait cette localisation depuis la construction du Pont de Pierre : pour faire passer en aval du pont les navires nouvellement construits, il fallait lester les coques non mâtées et passer sous les arches du pont à marée basse, le gréement étant ensuite monté plus loin, amarrées à un appontement installé en rive droite. À partir de 1865, ces installations sont cédées à un repreneur, Pastoureau, qui y achèvera les unités en construction avant la fermeture du site.
Sur ces chantiers furent construits au moins 35 unités militaires pour les Marines française, russe ou confédérée (américaine) de 1851 à 1868 au plus tard.
1880-1915 : Bordeaux, premier arsenal privé de France.
L’activité de construction navale militaire restera soutenue à Bordeaux durant tout le 19e siècle. Après la chute du Second Empire, entre 1880 et 1915, la Troisième République mena une politique ambitieuse de reconstruction et de développement de sa Marine de guerre afin de retrouver son rang au sein des grandes nations européennes et de défendre son « empire colonial », riverain de pratiquement toutes les mers du monde.
C’est dans ce contexte que les grands chantiers navals de Bordeaux, notamment les Ateliers & Chantiers de la Gironde quai de Brazza (à ce moment propriété de la famille Schneider, le plus gros fabriquant d’armement français de l’époque) et Dyle & Bacalan (alors propriété des Forges belges de la Dyle) parvinrent à capter un nombre important de commandes d’État, au point que les journalistes et les observateurs parlaient de Bordeaux comme « le premier arsenal privé de France ». En une trentaine d’années, ce ne sont pas moins de 130 bâtiments militaires qui sont construits sur les rives du port de la Lune.
Nous sommes alors à l’apogée de la photographie stéréoscopique, ce qui explique que la Stéréothèque détient une bonne douzaine de photos de navires militaires construits durant cette période sur les cales des chantiers bordelais, spécifiquement sur celles des Chantiers & Ateliers de la Gironde, toutes issues du fonds de la Société Archéologique de Bordeaux (SAB).
La commémoration des 400 ans de la Marine est donc l’occasion de passer en revue ces témoignages particulièrement éclairants de l’activité industrielle d’alors, qui occupait plusieurs milliers d’emplois. Plusieurs fois par an, les lancements de ces navires faisaient l’actualité de la ville et drainaient des milliers de badauds enthousiastes !
La majorité des livraisons concerne la Marine nationale française. Mais il y eut aussi quelques commandes pour les marines Bulgare et Malgache.
Janvier 1894 : le cuirassé Chanzy au quai d’armement :
Construit au cours de l’année 1893, il est lancé le 24 janvier 1894. Sur la vue ci-dessus, nous sommes sans doute dans les jours ou semaines qui suivent le lancement. Le navire est vu depuis la Garonne.
Long de 106 mètres, il est animé de deux machines à vapeur développant une puissance totale de 8300 CV, lui permettant 19 nœuds tout armé, ce qui est important pour l’époque.
Il est équipé de 2 canons de 190 mm, 6 canons de 140 mm, 4 canons à tir rapide de 65 mm, 6 canons à tir rapide de 37 mm et 4 lance-torpilles de 355,6 mm.
En cette fin du 19e siècle, les bureaux d’étude de la Marine n’ont pas de doctrine établie sur les dispositions des principaux équipements sur le pont. On expérimente plusieurs solutions : ici, on a implanté deux grandes tours qui rassemblent les équipements de communication (installation radio, vigie, etc) ; cette solution sera abandonnée ensuite… alors qu’en ce 21e siècle, on revient à une solution équivalente sur les navires de guerre modernes !
Septembre 1895 : Le croiseur Casabianca au quai d’armement :
Léger (680 tonnes de déplacement) et rapide, cet aviso est destiné à la poursuite et au torpillage des navires ennemis. Il est équipé de deux machines à vapeur développant 8 000 CV qui lui permettent une vitesse de pointe de 21 nœuds. Son armement comporte 1 canon de 100 mm à tir rapide, 3 canons de 65 mm et 7 canons de 47 mm.
Octobre 1895 : Le croiseur porte-torpilleur La Foudre prêt à être lancé :
Long de 116 mètres, déplaçant 6 000 tonnes, il est équipé de trois chaudières à vapeur qui développent 11 900 CV. Il peut transporter 4 torpilleurs de 50 tonnes ou 8 torpilleurs de 15 tonnes, hissés sur le pont par des bossoirs spéciaux, ce qui explique l’aspect totalement dégagé du pont. Il est lancé le 20 octobre 1895 devant une foule immense.
En 1914, les petits torpilleurs ayant été retirés du service du fait de leur insuffisance d’autonomie, on tenta de reconvertir ce navire en porte-hydravions, avec l’idée d’utiliser ces machines pour la surveillance ou la chasse maritime, un peu dans le même esprit que les hélicoptères embarqués d’aujourd’hui.
Printemps 1898 : le croiseur Protet en construction :
Sur la cale n°1 des Ateliers & Chantiers de la Gironde, un navire de guerre est en construction. La photographie est prise depuis la passerelle qui mène au ponton d’armement. Sur le portique du pont roulant est inscrit, selon l’usage de l’époque, le nom du navire : le Protet.
Il s’agit d’un croiseur de 101 mètres de long et 4 114 tonnes de déplacement. Sa motorisation, originale, est assurée par 16 machines à vapeur de taille réduite couplées à deux machines verticales qui développent un total de 9 000 CV. Il est très fortement armé : 4 canons de 164 mm à tir rapide, 10 canons de 100 mm, 10 canons de 47 mm, 4 canons de 37 mm et 2 tubes lance-torpilles de 355 mm.
La coque est entièrement en acier, mais recouverte, en dessous de la ligne de flottaison, d’un bordé de bois doublé de cuivre, dans le double but de la protéger des mines flottantes et de l’adhérence des coquillages. Le lancement aura lieu le 6 juillet.
Septembre 1898 : l’aviso d’instruction Nadieja pour la Marine bulgare :
Nous avons ici l’illustration d’une des commandes que les chantiers bordelais pouvaient exécuter pour certaines Marines étrangères : ici, un aviso d’instruction pour la Marine Bulgare, le Nadieja. Cette vue est vraisemblablement une rareté documentaire : hormis la photo figurant dans le Livre d’Or ci-dessous, il est vraisemblable qu’il existe très peu d’autres photos de cette unité.
Long de 86 mètres, il déplaçait 717 tonnes et était équipé de 2 canons de 100 mm, 2 de canons de 67 mm, 2 canons de 47 mm et 2 tubes lance-torpilles de 381 mm.
Août 1904 : Le torpilleur expérimental n°294 en attente de livraison devant les Chantiers :
Parmi les 376 petits torpilleurs numérotés que la France construisit de 1884 à 1906, l’état-major voulut tester un nouveau système de motorisation, les turbines Bréguet, sensées obtenir un meilleur rendement que les chaudières classiques. Seuls deux unités furent construites, dont le numéro 294 aux Ateliers & Chantiers de la Gironde.
Ce prototype, qui ne déboucha pas sur une série, fut lancé le 2 août 1904.
Avril 1905 : Visite d’Émile Loubet, président de la République à Bordeaux :
Du 23 au 26 avril 1905, le Président de la République, Émile Loubet, vient en visite officielle à Bordeaux et à Libourne.
La place de premier plan occupée par les chantiers navals bordelais dans les constructions militaires était, à cette époque, largement reconnue par les pouvoirs publics.
Ainsi, au cours de la visite présidentielle, le lendemain mardi 25, Émile Loubet, visite les deux grands chantiers navals bordelais.
Il commence par Dyle & Bacalan, dans le quartier éponyme, où sont notamment en construction deux « torpilleurs numérotés », les 300 et 302. Pour traverser d’un chantier à l’autre, la maison Schneider, propriétaire des Ateliers & Chantiers de la Gironde a affrété un petit vapeur, le « National » qui vient le chercher sur l’appontement de Dyle & Bacalan.
Ensuite, sur les Chantiers & Ateliers de la Gironde, quai de Brazza en rive droite, il vient visiter le très gros cuirassé Vérité ainsi que 7 « torpilleurs numérotés » qui sont en construction.
Il s’agit du Vérité, un cuirassé de 14 870 tonnes et 133,8 mètres de long, qui sera lancé le 28 mai 1907.
* * *
Cette longue histoire industrielle s’acheva le 5 novembre 1955 après le lancement des escorteurs d’escadre Chevalier-Paul, Casabianca et Jauréguiberry, les trois derniers bâtiments militaires construits à Bordeaux.
Christian Bernadat
Bibliographie
Histoire de la Marine française, Henri Legoherel, Que sais-je / PUF, avril 1999,
Quand Bordeaux construisait des Navires, Roger et Christian Bernadat, Éditions de l’Entre-deux-Mers, 2e édition, déc. 2016,
Livre d’Or édité par les Chantiers & Ateliers de la Gironde en avril 1905 à l’occasion de la visite d’Émile Loubet, président de la République – Collection Alain Lefranc.
Monseigneur Henri d’Escoubleau de Sourdis et l’escadre de Fontarabie, Revue Neptunia n°28, 1952
Journaux La France de Bordeaux et du Sud-Ouest, La Gironde et La Petite Gironde des 23 au 26 avril 1905.
